| Jai fait mes études à lÉcole des beaux-arts de Montréal et à lUniversité du Québec (1965-69) où jai complété (1995) une Maîtrise en étude des arts et ce, afin de réfléchir sur ma production en peinture et de mieux cerner mon processus de création. Pendant ces études, jai découvert le pouvoir de mutation de lordinateur. Jai alors suivi, en 1996, au Collège Maisonneuve un cours en Infographie et Éditique et jai été en 2001 en résidence de recherche en images numériques au Centre Sagamie. Jai enseigné la peinture et la création à lordinateur à lUniversité de Montréal. En ce moment, je poursuis une recherche sur la spécificité des images numériques mise en évidence par un rapport à la peinture. Au cours des années, jai reçu des subventions des Conseils des arts du Québec et du Canada dont Le studio du Canada (PS1) à New York. Jai travaillé avec plusieurs galeries, principalement les galeries Curzi, Jolliet et Trois Points. Mes uvres se retrouvent dans des collections publiques comme celles du Musée de Rimouski, de la collection Loto-Québec, du Musée de Lachine, de la Banque duvres dart du Conseil des Arts du Canada, du Musée dart contemporain de Montréal et dans la Collection Prêt duvres dart et la Collection permanente du Musée national des beaux-arts du Québec. |
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| CONFÉRENCE NO 5, LA CRÉATION NUMÉRIQUE, UNE QUESTION DE CORPS, DE TEMPS ET DE VIRTUALITÉ | |
| Je suis peintre, dit-elle Comment penser le numérique si ce nest à travers le filtre de mon passé en peinture, un passé ancré dans chacune de mes cellules, qui colore et particularise mon présent ; un passé toujours vivant. Dans la réalité multidimensionnelle, lhorizon du passé et de lavenir tourne autour du présent on pense ici à Merleau-Ponty. Jexpérimente le numérique en mappuyant sur une expérience profonde de la peinture. Je suis simultanément ce que jai été et ce que je serai. 1975. La journée commence. Elle entre dans son atelier, fume une cigarette, sassoit sur un tabouret recouvert de taches de couleur, elle boit un café en regardant létat de la toile laissée la veille. Elle pose sur son travail un regard quelle qualifie de « passif » entendant par là une utilisation de la pensée visuelle qui se situe en dehors des mots, qui active prioritairement lhémisphère droit du cerveau, pour se connecter sur une lecture créative du monde. Elle ouvre les pots de couleurs, elle reste concentrée, regarde avec émotion le tournoiement des pigments quelle mélange. Cette émotion lhabitera toujours : je suis peintre, dit-elle. 2000. La journée commence. Elle entre dans son bureau, elle ne fume plus. Elle sassoit dans un fauteuil quelle appelle fauteuil de commande. Pour elle, sasseoir là devant lordinateur, cest comme partir en voyage dexploration ; sur lécran cathodique, des mondes souvrent, une ère nouvelle commence, limage livre ses secrets intimes. Elle a bu un thé avant de sinstaller à son poste de travail, elle allume son super G4 qui roule à 1GHz. Bonjour Françoise. Bonjour Super G. Elle est en état de réception, concentrée. De cette concentration qui la transporte dans une attitude quelle nomme présence-absence ; de cette concentration qui permet dêtre totalement là, qui fait perdre, dit-on, la notion du temps. En réalité, elle croit quelle va au-delà de lillusion du temps. Je suis une artiste, dit-elle. Le temps Le temps peut être un allié tout comme il peut être un ennemi redoutable. En création, le temps joue un rôle primordial : il semble se jouer de nous mais lexpérience enseigne quil travaille pour nous. Hélas, savoir cela nélimine pas la souffrance issue de lépreuve du temps : tout juste si cela donne une certaine tolérance face à cette souffrance. La rapidité dexécution de lordinateur camoufle un piège. En effet, la création rapide dune multitude dimages impose la nécessité dun élagage important. Le disque dur, à la différence de notre mémoire qui est sélective, conserve tout, au risque de faire chauffer nos neurones lorsque le moment du choix arrive. La nuit porte conseil, dit-on. La sagesse populaire illustre ainsi ce fait scientifique : le cerveau travaille durant le sommeil. La nuit, le corps se repose et le cerveau travaille ; je travaille. Les neurones et les synapses sactivent intensément pendant le sommeil. Ils classent, recoupent des faits, associent des savoirs mieux que ne le ferait une activité diurne acharnée lacharnement serait peut-être un signe dincompréhension. Celui qui cherche ne trouve pas, disait Lao Tseu ; si je cherche une boîte bleue, je ne vois pas la boîte rouge qui est pourtant là, devant moi. Nous avons cru si longtemps que le sommeil était une perte de temps ; apprendrons-nous un jour que dans une dimension subtile de notre être, la mort a une fonction similaire au sommeil. Une intuition que les religions et les poètes ont développée, chacun dans son langage. Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme / Ouvre le firmament / Et que ce quici-bas nous prenons pour le terme / Est le commencement. Victor Hugo. Le premier jour Sept jours, si on en croit notre cosmogonie, ça semble rapide. Les jours de Dieu ne sont pas les jours de lHomme puisquIl est celui qui est. Il sait lillusion qui nous éblouit. Pour nous qui inéluctablement nous dirigeons vers la mort, vers la face cachée des choses, le temps demeure une illusion implacable qui domine lhumanité haletante. Einstein lui-même notait la persistance de cette illusion. Éteindre lordinateur, dormir, laisser faire ; revenir au travail et constater que la solution du problème est là, était là mais impossible à cerner, invisible. Faire et laisser faire, action et repos, équilibre ; le temps, dans ces conditions, travaille pour nous. Dans un monde qui encourage et exacerbe le rendement, lefficacité et la performance, dans un tel monde une activité fébrile anime le quotidien pour donner une impression de vie intense. Dans ces conditions, il est difficile de se retirer, de garder le silence, de marcher sans but apparent, pourtant La création prend toujours le temps quil faut. Que ce soit en écriture, en peinture, en images numériques, nous sommes tous sur le même terrain, celui de la confrontation à linconnu. Faire confiance au temps, cest dune certaine façon faire confiance au corps, à la spécificité du corps : Je suis mon corps, disait Merleau-Ponty. Cest dans le temps et dans le corps que résident les matières premières de toute création. Ladaptation La créativité ne sapprend pas, elle se pratique, elle se développe, un peu comme le corps intègre la marche. On fait quelques pas, on tombe, on pleure parfois, on se relève, on fait quelques pas encore, on rit aux éclats, et, merveille, un jour on marche. On marche et on ne sait pas comment on fait. Je ne pense pas à la marche quand je marche ; je nai pas à dire à mon pied droit davancer pendant que mon pied gauche attend son tour. Ça marche. Mon corps sait marcher, cest naturel. Atteindre léquivalent de ce naturel avec lordinateur demande une somme importante de travail. De même pour faire un mélange adéquat de couleurs, la dextérité manuelle doit préalablement être développée et une connaissance des théories de la couleur, renforcée par de nombreux tâtonnements, doit être acquise. Travailler avec lordinateur exige au préalable un apprentissage technique considérable. À une bonne connaissance du système dexploitation, il faut ajouter un apprentissage rigoureux des logiciels de traitement de limage. Comme les gestes de la peinture sont ancrés dans la mémoire du corps, la manipulation de lordinateur doit devenir un presque réflexe. Lorsque je peins, je ne me demande pas comment mélanger les couleurs, de même, devant lordinateur lénergie doit aller à la création et non à la conduite de la machine . Il y a bien sûr la possibilité de travailler en collaboration avec un technicien mais une recherche véritable, au sens où je lentends, nécessite une proximité à lobjet de recherche que seules la connaissance et la pratique apportent. Lordinateur tout comme la peinture ne fait pas de cadeau ; par contre il peut facilement nous leurrer, plus encore que la peinture. Il faut se méfier de la grande performance de la machine, qui constitue à la fois une qualité et un risque majeurs. Sans une attention de tous les instants, les possibilités de création dimages de premier niveau, issues des logiciels, risquent de nous impressionner, de nous subjuger. Lordinateur manifeste une générosité trompeuse, une générosité de la dextérité, de lefficacité, de lapparence devant lesquelles le doute doit agir en permanence Lordinateur force à la rigueur. La matière, le corps, la matrice La journée commence, lordinateur ronronne, le chat aussi. Les pixels (picture elements) occupent lécran cathodique, ils sont dans lécran comme lacrylique était imbibée dans la toile. Support et médium ne font quun. Avec le numérique, on pourrait croire à un retrait de la matière ; en fait, il sagit plutôt dun rapprochement, dune compréhension plus profonde, dun raffinement. Malgré la virtualité que lordinateur entraîne, le corps et la matière ne sont pas pour autant niés. Au contraire, cette spécificité propose une exploration originale du corps et favorise lémergence dune sensibilité jusque-là inconnue, impossible. Comme la peinture mise en tube, linvention de la photographie, larrivée de lacrylique et le développement du cinéma ont participé au développement du langage visuel, lordinateur apporte sa contribution plus proche de la révolution que de lévolution. Avec lui, limage matricielle sublime, pourrait-on dire, limage couleur, forme et format ; la matière de limage ainsi allégée et ouverte offre au regard ses structures intimes et dévoile une spécificité originale. Pour moi la peinture a toujours été une affaire de corps, de corps à corps pour mieux comprendre ma propre matérialité et lincorporation de la peinture. Dans ma recherche, jai cherché à favoriser la manifestation de la matérialité du corps du tableau et lémergence de lémotion suggérée par la matière, la matière devenue affect. Jai tenté de comprendre la peinture et den faire reculer les limites. Jai tendu la toile sur châssis, je lai recouverte de gesso et de couleurs ; jai éliminé le gesso pour laisser vivre la toile ; jai ôté le châssis et dilué la couleur pour laisser agir lattraction terrestre sur la toile et sur la couleur, pour peindre avec elle. Jai découpé la toile pour échapper à la force dinertie des quatre angles droits. Jai assemblé les morceaux de toile découpée pour échapper aux limites du format prédéfini. Jai pensé la peinture en analysant, en mettant en scène les éléments constituants de la peinture en rapport avec eux-mêmes, puis en rapport avec le corps, puis en rapport avec des éléments autobiographiques. Je poursuis dans une même logique ma réflexion sur la création numérique en travaillant sur et avec ses éléments spécifiques (fondateurs) tout en nourrissant cette réflexion des connaissances acquises par la pratique de la peinture. Me basant sur ces acquis, je ne cherche aucunement à « peindre » à lordinateur ; je mattache plutôt à la recherche de la spécificité des images matricielles bidimensionnelles. Limage numérique permet de franchir une frontière, douvrir un passage vers un langage visuel spécifique. Lère du clonage débute et simultanément un monde de plus en plus léger soffre à nous. Des couleurs patiemment broyées aux couleurs en tubes et en pots ; de la première camera obscura, véritable chambre grandeur nature, à la camera obscura portable; du premier appareil photo à la caméra numérique ; de la chambre noire avec ses bacs et ses produits chimiques à un E-Mac sur lequel roule Photoshop sur le coin dun bureau, le matériel de travail est devenu léger, de plus en plus léger, plus petit et plus efficace aussi. Cette légèreté et cette efficacité laissent plus despace à la création, elles lui confèrent plus de temps et de place. Jamais le corps peau, os et organes na autant été mis en image, jamais corps et images nont été si proches. La radiographie, léchographie, le scanner révèlent le corps et son fonctionnement dans ses dimensions les plus secrètes, allant même jusquà mettre en images le développement de la pensée. Le corps se confond avec sa représentation digitalisée. Nous entrons dans la cellule de limage, le pixel, comme nous pénétrons les cellules du corps. Une part dinvisible soffre à nous, une exploration originale et stimulante (parce quon ressent la présence dune terre vierge), débute. Après Ingres, El Greco, Rembrandt, Francis Bacon qui, parmi tant dautres, ont cherché en transformant le corps à provoquer une manifestation de sens et daffects ; après une transformation de lenveloppe externe exposant lintériorité, voilà que lartiste a le pouvoir aujourdhui de voir et dagir sur et dans la structure même de limage, de pénétrer le corps de limage. Le pixel ouvre un nouveau paradigme. Le pixel dans limage matricielle devient paradigme de la cellule dans le corps. Explorer ces nouvelles données ouvre la réalité de limage tout autant que celle du corps. Un rêve de légèreté À lorigine, par souci de conserver léclat des couleurs de limage écran, jai utilisé la boîte lumineuse comme dispositif de présentation. Ce procédé mest vite apparu lourd et aliénant en regard de la légèreté et de la presque immatérialité des images numériques. Jai poursuivi ma recherche en marouflant et en transférant mes images sur des panneaux de contreplaqué. Encore là, le poids de la présentation niait la réalité virtuelle des images numériques. Je concentre aujourdhui ma réflexion sur deux niveaux dintervention. Au premier niveau, une image dorigine est clonée et soumise à des transformations de format, de forme et de couleur. Au deuxième niveau, un travail virtuel de découpage, de pliage de limage et des interventions directes sur les pixels permet de développer des images qui seraient impossibles sans lintervention du numérique, des images ancrées dans les spécificités du numérique. Un troisième niveau émerge : cette fois limage est animée, projetée au mur. Elle pulse, vibre doucement au rythme du sang dans les artères. La forme change, et la question posée par Gauguin en 1888, reste la même, éternelle : Doù venons-nous, Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Le corps (la matière), le temps (lillusion), lart (le corps dans le temps) demeurent des questions primordiales. |
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Les images et les hommes sont en sympathie depuis les temps les plus reculés. Rien détonnant à cela_:_les hommes sont eux-mêmes des images, et chaque fois quils découvrent de nouvelles images, cest un peu de leur propre nature qui se découvre à leurs yeux.
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Philippe Quéau1
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Devant un tableau de Vermeer au Métropolitan Museum de New York, placée à courte distance du tableau, je me tiens là où Vermeer se tenait pour peindre. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale, des larmes humectent mes yeux. Intensité.
Quen est-il lorsque je suis devant une image numérique? La présence du corps est-elle occultée? Sûrement pas. La virtualité ne constitue pas une négation du corps et de la matière, elle en propose plutôt une expérience originale. Loin de nier le corps, la virtualité, lui ouvre une zone dexploration dune dimension encore vierge, contribue au développement de connaissances et à lémergence dune sensibilité jusque - là inconnue, inexplorée, impossible. Lordinateur : un caméléon performant et bien plus Si lordinateur peut être un carnet de croquis exceptionnel, permettant de faire des études de formes, de couleurs, de textures, de formats et de compositions avec une efficacité et une rapidité redoutables, lordinateur est également une chambre noire magnifiquement équipée sans bacs à nettoyer, sans allergies aux produits chimiques, sans odeurs et sans pollution. Cest aussi un studio de composition et denregistrement sonore sans coûts prohibitifs et un studio de montage vidéo complet. Je laisserai aux photographes, musiciens et vidéastes le soin de réfléchir à la question pour me concentrer ici sur le domaine qui mintéresse : la peinture, ou plus précisément, un langage visuel bidimensionnel. Questions : Le peintre doit-il tenter de peindre à lécran? Cet outil propose-t-il une technique spécifique de peinture? Arrive-t-on à lordinateur comme on est passé, dans de lhistoire de la peinture par dautres outils et techniques? La peinture rupestre utilisait la grotte comme support, la suie, les os calcinés, les terres naturelles comme pigments, la graisse comme liant et lurine comme diluant; la cire dabeille, la résine Damar, loeuf, la gomme arabique et les pigments ont permis à lencaustique, à la tempera et à laquarelle de se développer pour être remplacées peu à peu par la peinture à lhuile. Mise en tube, lhuile a apporté une liberté de création qui a fortement marqué lévolution de la peinture. À partir des années cinquante lacrylique, le ton plat et le ruban masque, la toile brute et la couleur imbibée se sont imposés pour faire place avec le temps aux techniques mixtes. Aujourdhui, nous assistons non pas à une évolution du médium, mais bien à une révolution. Une matricesimultanément support, surface et couleursapparaît dans la lumière éblouissante du tube cathodique. À lépoque du décodage du génome humain, au moment où échographie, scanner et résonnance magnétique pénètrent les secrets les plus intimes de notre corps jusquà notre réalité moléculaire, à lère des nanotechnologies correspond, dans lunivers de limage, une possibilité de travailler sur ce quon pourrait associer à un code génétique de limage. À linstar du génome, qui constitue notre charpente intime et première, le pixel représente lélément de base de limage matricielle. Outils, techniques et thématique : un tout Outils, médiums, techniques et discours sont intimement liés. Si l'aérographe a favorisé le développement dune peinture hyperréaliste, la peinture hard edge pour sa part naurait certainement pas connu un tel succès sans lapport de lacrylique et du ruban masquetous nont pas la dévotion et la patience dun Ad Reinhardt. Avec larrivée de la photographie, certains peintres ont cru à la fin de la peinture, alors que, dautres, plus optimistes ou peut-être plus créatifs ont intégré la photo à leur processus de création. La photographie a éloigné la peinture de la représentation ou plutôt l'a amenée à réfléchir la représentation autrement. Après un passage fructueux dans l'abstraction, qui a permis de questionner notamment les structures même de la peinture (support et surface), la peintureprincipalement celle qui est revenue à l'imagefigure maintenant le monde et ses affects plus qu'elle ne les représente. À lévolution des médiums correspond une évolution des outils et des supports qui permettent des réflexions spécifiquescertaines réflexions nétant possibles quau moment où les outils, les médiums et les techniques adéquats sont disponibles et, bien entendu, dans un moment historique propice. Nous créons avec les outils, les techniques et les connaissances de notre époque. Nous créons aussi avec avec notre ignorance, que nous tentons sans cesse de faire reculer. Là réside lintérêt principal de la recherche et de la création : une confrontation continuelle à une part importante dinconnu. Une confrontation qui nous amène à mieux nous connaître et à mieux saisir notre monde. Un nouveau langage, une nouvelle sensibilité |
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(...) lenjeu fondamental des « nouvelles images » est dapporter les bases dun nouveau langage, cest-à-dire dune façon différente dappréhender le réel.
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Philippe Quéau 2
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Lordinateur, outil caméléon, peut êre utilisé comme tel, à la place des techniques et des outils traditionnels. À mon sens, ce serait le limiteret nous limiterque de le reléguer à une fonction de simulation doutils, de médiums et de techniques déjà existants, ce quun logiciel matriciel comme Painter, de Procreate, propose déjà pour répondre à une clientèle qui recherche des effets traditionnels de peinture et de dessin. Se limiter à une simulation, des techniques de la peinture, serait refuser le développement dun langage spécifique. En effet, lordinateur et ses logiciels sont plus quun nouvel outil après les pinceaux, les spatules, les rouleaux, les aérographes, plus quun nouveau médium après laquarelle, la tempera, lencaustique, lhuile, lacrylique, plus quune nouvelle technique après les glacis, les textures, les empâtements, le recouvrement des tons plats, limbibition et les techniques mixtes. Lordinateur et ses logiciels initient un langage visuel, favorisent lémergence dune sensibilité jusque-là encore inconnue, comme la photographie la déjà fait à un niveau moins fondamental. Il ne sagit pas de peindre mais de créer des images, figuratives ou non. Il sagit dimages numériques, non pas de peintures. De nos jours, il est de moins en moins question de peintres, de sculpteurs, de dessinateurs, de photographes ou de graveurs mais simplement de créateurs ayant recours aux outils et aux techniques qui conviennent à leur création. Lartiste visuel est un penseur qui réfléchit avec des images, des matières, des techniques. Il faut tout de même connaître son métier. À lère de la polyvalence, de la multidisciplinarité, de la transdisciplinarité, lignorance nous guette. Le terme « infographie », si souvent employé, porte à confusion car il concerne surtout le monde du graphisme relié à la publicité. Linfographiste travaille dans un bureau de design graphique. Lartiste nest pas infographiste, cest un artiste numérique comme il a été peintre. Il oeuvre toujours avec une matière, mais une matière autre : « La matière de limage, précise Jean-Louis Weissberg, cest limage. Limage-objet, quon peut manipuler, dupliquer, transformer. La couleur sortait du tube, maintenant le tube (cathodique) est limage-objet. »3 Légèreté de la matière et arborescence de la pensée Avec lordinateur, je tente de développer un langage spécifique de la même manière que précédemment je froissais la toile, la découpais et limprégnais de couleur. Mes gestes dalors portaient sur les spécificités de la toile et de lacrylique, sur le rapport à lespace et au corps tout en étant en symbiose avec les thèmes développésà linverse, les thèmes pouvaient agir sur les gestes de la création, les nourrir. Le pixel est une matière quon peut triturer, avec laquelle on peut explorer : le pixel matière, matière à penser, comme la peinture ou lacier. En travaillant à lacrylique, je nai jamais tenté de créer des effets de peinture à lhuile. Jai exploré cette matière dans de multiples directions afin den extirper les spécificités, le pouvoir dévocation. De la même façon, jaborde limage numérique matricielle en cherchant à utiliser ses caractéristiques propres. Cette exploration passe par la photo numérisée et lobjet scanné, aussi bien que par un travail sur le pixel pris comme élément source. Jai dabord présenté des images numériques dans des boîtes lumineuses qui avaient lavantage de garder léclat de la couleur écran mais le désavantage dalourdir un travail dont lune des caractéristiques intrinsèques est limmatérialité, la virtualité. Compte tenu quune présentation à lécran ne mintéresse pas parce que, paradoxalement, ce dispositif est très lourd, compte tenu également que le rapport à la verticalité, au format et au corps minterpelle toujours, jimprime les images numériques sur papier que je fais ensuite plastifier. Avec la plastification, limage et le support forment un tout. Un tout à la fois léger et facile à manipuler, ce qui permet une grande spontanéité de composition au mur. Tout en respectant la presque immatérialité de limage matricielle, ce procédé permet dinstaller les images numériques directement sur le mur en un système arborescent qui reprend un mode de pensée spécifique à lordinateur. Je crée des fresques numériques. Le terme « fresque » indique un ancrage dans une histoire des arts de la couleur4 toujours en évolutionune histoire que lon ne renie pas, sur laquelle on se fonde. Le « numérique » concerne la spécificité du « médium » en cause. Les images numériques imprimées sont installées au mur, afin de voir, de sentir la couleur, la forme, la texture, le format. Ici, le passé nourrit le présent car certaines étapes de la création, pour être efficaces, nécessitent une incursion dans lespace réel. Est-ce dû à un passé en peinture ou simplement, que ce travail est mis en scène sur le mur plutôt que de rester à lécran qui constitue la matrice première de loeuvre, déjà une oeuvre. Le pixel, une matière Le pixel, abréviation de « picture element », représente le plus petit élément dune image bitmap5 ou matricielle. Un élément sur lequel on peut agir en lui appliquant des informations de teinte et de tonalité mais aussi en définissant sa position dans la matrice. Cette matrice nengendre que des originaux puisque les documents produits ne subissent aucune perte de qualité dun support de sortie à lautre, dune impression à lautre, comme cest le cas pour la gravure. La matrice se rapproche du négatif photo mais sen différencie par la spécificité de sa substance. Alors que ce dernier nécessite un développement, limage numérique matricielle est déjà oeuvre : matrice et image ne font quun. Le clonage détrône la reproduction. Une caractéristique importante de limage numérique matricielle est la possibilité de clonage de sa totalité ou dun fragment. Aux multiples transformations de format, de forme, de couleur (teinte, ton et transparence), de texture, dune partie de limage ou de sa totalité sajoutent tous les possibles que permettent les mutations complexes des pixels. Une « image dorigine », ici une grenade scannée, soumise à des transformations allant du simple au complexe, rend possible la création de natures mortes6 lesquelles se transformeront en corps et en allusions au corps7. Sens, sensations, sensualité et affects, tous issus de cette substance surprenante et fascinante quest le pixel. Lordinateur nest pas un outil, il représente des possibles. Un outil a une fin, lordinateur nen a pas. Il nous offre des possibles à linfini. Après avoir inventé les outils, ensuite les machines afin de régler des problèmes spécifiques, voilà celui quon persiste à nommer machine mais qui nen est pas une, voilà une révolution, une rupture. Avant dapprivoiser le ciel, combien se sont écrasés au sol? Les modèles informatiques, nous libèrent de la mort, nous en éloignent encore davantage. 1. Philippe Quéau, CyberTerre et Noosphère, Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires no 7-8. Avril 1996. 2. Philippe Quéau, Eloge de la simulation. De la vie des langages à la synthèse des images, Champ Vallon/INA, 1986. 3. Jean-Louis Weissberg (et al.), Paysages Virtuels, Dis-Voir, Paris, 1988. 4. Les arts de la couleur : terme que Pierre Granche avait choisi comme titre des cours de peinture au Pavillon Mont-Royal de lUniversité de Montréal qui impliquait une vision large et ouverte de ce que pouvait être la peinture, plus quune simple application de couleur sur une surface. 5. On ne doit pas confondre limage bitmap avec le mode Bitmap qui correspond à des images dont chaque pixel contient un seul bit dinformation, soit noir, soit blanc sans tons de gris, les modes RVB et CMJN correspondent pour leur part aux couleurs écran et aux couleurs de limprimerie. 6. Voir la fresque numérique, issue dune réflexion en cour sur les genres en peinture et limage numérique, intitulée Les genres : la nature morte. 7. Voir la fresque numérique intitulée Les genres : le nu (indices) ou Le corps absent. |
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