Je voulais ajouter mes trois sous au discours. Je te donne carte blanche pour modifier ou carrément transformer mes phrases dans l’optique de les traduire en français intelligible.

Je ne crois pas que l’ordinateur apporte quelque chose de nouveau à la photographie. Je fais du photomontage depuis plus de 25 ans. Jusqu’à il y a cinq ans avec la peinture, des masques et des ciseaux, mais maintenant avec l’ordinateur. Je m’appelais photographe il y a vingt-cinq ans et je m’appelle encore par le même nom aujourd’hui. Certaines opérations me prennent beaucoup moins de temps à l’ordinateur, d’autres me prennent beaucoup plus de temps. Mais l’ordinateur ne me permet rien de nouveau. Pour moi l’ordinateur est clairement outil, comme il y en a tant en photographie. Photoshop est au photographe ce que la dactylographie est à l’auteur. Gutenberg a sans aucun doute révolutionné la société mais il n’a probablement pas eu beaucoup d’effet sur la littérature. Faire un nouveau médium de la photographie touchée partiellement ou totalement par l’ordinateur, ce serait à mon avis comme créer une nouvelle forme littéraire pour les écrivains qui se servent d’un traitement de texte.

Mais après la lecture du résumé No 1 du colloque virtuel, je suis convaincu que l’ordinateur représente un changement important pour des graveurs et des peintres. Par contre, la gravure a facilement incorporé la photographie mécanique sans problèmes existentiels. Personne n’a trop de difficulté à comprendre pourquoi les sérigraphies d’Andy Warhol s’inscrivent logiquement dans la tradition de l’estampe et non dans l’histoire de la photographie. Je ne sais pas trop pourquoi un processeur numérique transformerait ce qu’il y a de fondamental à la gravure, mais je ne suis pas graveur. Est-ce la gravure qui expulse l’ordinateur parce qu’il ne respecte pas des consignes? ou est-ce l’ordinateur qui doit quitter le foyer pour aller habiter tout seul parce qu’il n’est pas compris par ses parents?

Je crois que l’histoire de la photographie pourrait nous éclaircir sur la question de déséquilibre occasionné par la technologie. En effet, le discours qui cherche à définir les paramètres d’un médium, comme définir le champ de course d’un cheval, là où il ne peut plus courir, là où il n’est plus cheval, a eu lieu dans la tradition photographique il y a plus de 100 ans.

Les théoriciens de la photographie ont animé un débat vigoureux qui a créé un schisme profond au cœur d’une tradition esthétique. Les deux écoles se distinguaient fondamentalement par le refus ou l’acceptation de considérer la photographie comme un médium distinct, à l’extérieur des critères esthétiques des arts visuels. La fissure séparait d’un côté les photographes qui se voyaient obligés d’employer la manipulation formelle; et de l’autre côté, les photographes qui se limitaient aux méthodes et moyens propres à la photographie. En 1970 John Sarkowski, conservateur de la photographie au MOMA, proclamait que la catégorisation de la photographie par les rubriques synthétique et analytique, (manipulée et documentaire) ne fournissait plus une structure analytique significative face à la photographie actuelle.

Depuis Sarkowski, la définition de la photographie ne demeure pas dans le domaine de l’exécution de sa forme. Elle plante ses racines dans la psyché privée et collective face au miroitement du réel pour trouver sa raison d’être. La photographie est tout simplement le médium d’expression le plus directement branché à l’expérience directe de la vie. Le fait d’utiliser un objectif à faible pouvoir résolvant ou de se servir d’un pinceau ou de l’ordinateur est à côté de l’essence de l’image photographique. Cela ne veut pas dire que ces outils ne sont pas bienvenus au sein de la définition photographique, je veux tout simplement dire qu’ils ne modifient pas le foyer de la vision photographique.

N’est-ce pas que la tradition esthétique, son histoire et son langage visuel dans laquelle notre expression s’inscrit est beaucoup plus significatif que les outils que nous utilisons pour la réaliser? La lentille n’a violé aucun des principes fondamentaux de la gravure, tout comme le pinceau, la colle et les ciseaux n’ont pas contredit l’essentiel de la photographie; pourquoi l’ordinateur le ferait-il? Il est même imaginable que pour certains photographes, la photographie évolue au-delà de l’appareil photo. Prenons l’exemple de la performance issue de la peinture. Elle dialogue avec l’histoire et la tradition de la peinture, et non avec celle du théâtre. C’est comme dire d’un peuple déraciné que la culture suit les gens, et non la terre.

Mais après tout, the proof is in the pudding, comme on dit en anglais, en d’autres termes : toute la rhétorique du monde ne changerait pas le fait que nous n’aimons pas la sauce. Il faudrait demander à une mère en deuil, et regardant une photographie de son fils qu’elle vient de perdre à la guerre, si elle considère significatif le fait que l’image à été touchée par l’ordinateur. Si elle pense que ce constat transforme sa lecture de l’image, la photographie numérique est sans doute un nouveau médium. À mon avis, c’est à elle de décider.

Paul Lowry, Montréal