DÉMARCHE ARTISTIQUE
Inscrits dans des sites naturels ou urbains mes installations in situ prennent en compte le contexte historique et social, les particularités géographiques et architecturales. Elles s'appuient sur la topologie du lieu de présentation afin de souligner un événement actuel ou un trait d'histoire inscrit dans la mémoire du lieu. Sur le terrain, ces mises en scène ont leur propre vie, un temps d'existence à degré variable fait de souvenir et d'oubli alors que leur existence se prolonge par une recherche photographique et multimédia.

Issues de cette pratique, mes installations créées pour des espaces intérieurs s'inspirent de ces lieux de silence désertés de toute activité humaine et invitent le spectateur à se déplacer dans des scènes poétiques ou dramatiques qui l'incitent à plonger dans sa mémoire et son imaginaire. Jamais les mêmes, les dispositifs mis en œuvre le sont en fonction des paramètres du lieu. C es dispositifs et leur évolution dans le temps donnent lieu à une recherche photographique. Ces photographies sont des oeuvres autonomes ou, par projections, s’intègrent dans des dispositifs d’installations créés pour des espaces intérieures.

Afin de cerner les composantes conceptuelles et plastiques de ma pratique et d'en expliquer le sens, j'ai choisi quatre installations : Port de toile, Géographie éphémère, …la mesure des vagues… et Paysage de voyages dans lesquelles l'archétype de la barque est omniprésent.

Port de toile, 1997-1999, citadelle de Brouage, France

En 1997, un parcours d'installation est mis en place pour la manifestation "Magie d'un grand site" qui a pour but de valoriser l'un des sites exceptionnels du département de la Charente-Maritime. L'installation est créée pour un soir, à la demande des organisateurs elle reste en place et depuis est un vaste laboratoire à ciel ouvert.

Composée de cinq barques de métal et de bois recouverts de denim broyé bleu, l'installation est créée pour le plan d'eau situé à l'extérieur de la citadelle, reste de l'ancien port. L'archétype de la barque s'impose. Le soir de l'événement l'effet est théâtral, dramatique. Le feu des remparts miroite sur l'eau, donne aux barques une illusion de mouvement. L'éclairage sous-marin bleu découpe les formes alors que les jets de lumière rasant le sol densifient l'espace ; sur la paroi de pierre se mêlent les ombres multipliées des barques et des spectateurs. Au fil du temps les barques se transforment, le denim se patine, le soleil et le vent salin blanchissent la matière. Situé dans un marécage, le site de Brouage agit en interaction avec mes objets. Le fond boueux du marécage les fait s'enliser, des lentilles d'eau parsèment la surface. Vertes en juillet, en août elles se décomposent et se transforment en poussière rouge dispersée sur la surface le l'eau.

Documenté régulièrement, le site de Brouage, est l'objet d'une recherche photographique où l'eau agit comme dispositif. La surface miroitante renvoie le reflet de barques noyées dans le ciel sous une nappe de lentilles vertes et dramatise la transformation destructrice.

Le site de Brouage marque le début d'une recherche caractérisée par la multiplicité des moyens d'expression et des supports dans la création de lieux où se retrouve une part de réalité et une part d’imaginaire.

Géographie éphémère, 1999, Usines éphémères, St-Ouen, France.

Géographie éphémère est d'abord l'investissement d'un gymnase associé aux activités du centre d'artistes Usines Éphémères. Trois barques y prennent place, le sol partiellement recouvert d'eau agit comme réflecteur le soir et comme miroir déformant l'espace le jour.

Les espaces architecturaux singuliers, démesurés et abandonnés m’intéressent particulièrement. Dans ce lieu d'apparence inhabité, le contexte social prend le pas sur le contexte géographique. De jour, l'installation prend l'allure d'un vaste espace de jeu délaissé où reposent des barques à échelle réelle. En nocturne, le lieu se transforme en scène théâtrale. Un éclairage estreint effleure la forme des barques, fait surgir leur reflet de l'eau et anime les hauts murs d'une constellation de réfractions de lumière. Les spectateurs ont le loisir de circuler entre les barques ou de les surplomber grâce à la mezzanine surplombe et entoure l'espace central du gymnase.

Une fois encore l'eau tient lieu de dispositif photographique. Miroir déformant, fragmentaire, changeant suivant le mouvement de la lumière du jour, le reflet de barques se mêle celui de l'architecture. Inversée l'image nous renvoie l'architecture parcellaire, liquide contenant la barque fantôme. Cet espace vide, naufragé renvoie à un autre désert, le vrai. Superposés l'un sur l'autre, ils présentent à eux deux l'image de la vacuité. Avec Géographie éphémère le contexte social actuel se mêle aux notions de topologie et de géographie. Dans ce duo d'images, panorama du gymnase qui n'a rien de réel , l'utilisateur de ce gymnase déglingué, le nomade, le promeneur solitaire, le rêveur est omniprésent. Ce diptyque est la première référence évidente à la représentation humaine et sa condition actuelle dans sa non présentation. Cette présence par l'absence et surtout par le regard est renforcée dans le projet actuellement en cours et élaboré ci-joint.

…la mesure des vagues, 2001, Canal Lachine, Montréal, Artefact 2001.

Le contexte particulier du Canal Lachine, son histoire humaine et sociale, sa situation privilégiée dans le paysage urbain ont participé à l'émergence des barques rouges. Échouées sur d'énormes blocs de béton, débris urbains témoins d'activités antérieures, elles découpent avec vigueur l'espace naturel. Avec le rouge, le tissus bleu, couleur de mer, le matériau anonyme cède le pas à un objet porteur de sens : le vêtement. Plus qu'une matière, le rouge se présente sous la forme de vêtements, une multitude de lambeaux de vêtements accrochés aux barques. Le rouge, couleur de chair, métaphore abstraite de la géographie humaine.

L'incommensurable, le variable, le mouvant …la mesure des vagues… est un intitulé poétique, c'est aussi une vision du monde ancrée dans le présent.

Paysage de voyages, 2000-2001, Langage plus, Alma et ICARI, Montréal.
Collaboration Emmanuelle Baud

Paysage de voyages est l'intitulé d'une installation multimédia et d'un CD-ROM interactif faisant partie du dispositif. Un paysage de dunes est construit à même le sol, il sert d'écran de réception pour des images fixes et une bande vidéo en boucle. Des lampes de poche posées à même le sable éclairent le paysage et invitent le spectateur à en découvrir les particularités topologiques. L'eau et le désert sont les éléments majeurs de cet espace contemplatif. Le CD-ROM se présente comme une série de fictions poétiques multimédia créées avec la collaboration d'Emmanuelle Baud à partir des espaces poétiques et solitaires qui alimentent mon imaginaire dans la création de scénographies fictives. CD-ROM interactif, Paysage de voyages s'articule en modules autour de textes qui proposent une mise en perspective faite de visions et de temps éclatés, dans une approche poétique des installations et du regard qui les traversent : les paysages en mouvement, l'événement, l'œuvre in situ, la théâtralité, les métaphores de la barque, l'épreuve du temps.