Démarche

Mon travail des dernières années a pour origine des questions liées à l'aménagement du paysage et à l’architecture. Je m’intéresse à la façon dont nous considérons et investissons l'espace à notre époque. Par la photographie, la vidéo et l’art Internet, je cherche à sonder les états du paysage pour comprendre les relations de nos sociétés à leur environnement.

Depuis 1998, je poursuis la réalisation d’un corpus d’œuvres dans lequel je développe un parallèle entre la transformation réelle du monde et sa simulation par les techniques de manipulation de l’image. La capacité des technologies à transfigurer le réel est l’objet principal de cette recherche et c’est aussi le moyen que j’utilise pour y réfléchir. Je construis des espaces qui ont l’apparence de lieux réels, mais qui sont le résultat d’un travail de composition complexe, intégrant souvent jusqu’à 10 ou 15 images et scènes différentes. Mes images se donnent à voir comme celles qui nous sont familières, mais sont le résultat de collages, de travestissements et de simulations. Il ne s’agit plus ici d’une simple capture d’instants, puisque plusieurs lieux et plusieurs moments y sont imbriqués. J’exploite la « transparence » de la photographie et la valeur de document que l’on y attribue souvent. J’utilise son potentiel de réalisme et je le détourne au profit du faux-semblant. À la manière d’un architecte du paysage, j’interviens virtuellement dans les espaces que je rencontre en aménageant « des paysages hypothétiques » à partir de fragments de réel. Je cherche à forcer le sens des lieux que je trouve pour les amener ailleurs, vers l’espace d’un possible.

Je m’intéresse aux territoires qui, par leur mouvance et leur indétermination, caractérisent notre époque. La question des non-lieux est centrale dans mes œuvres récentes. À l’inverse des terroirs, des sites historiques et des lieux de mémoire qu’on peut définir comme étant « identitaires » et « relationnels », le non-lieu est un espace flou, anonyme et étranger à l’enracinement. Ces territoires inclassables et ambigus hésitent entre nature et civilisation pour n'opter pour ni un ni l'autre.

Je documente principalement des paysages construits et des paysages artificiels, tels que des terrains vagues, des sites industriels abandonnés et des environnements « naturels » modifiés (tels que des réservoirs hydroélectriques ou des zones d’exploitation forestière.) Ils sont des indices d’une « artialisation » de la nature qui accompagne aussi sa disparition. Souvent, nous oublions qu'ils ont été aménagés par l’homme et qu'ils sont les résultats de mises en scènes.

Nous avons le privilège d’imaginer et de construire nos espaces : ceux que nous habitons, comme ceux qui nous habitent. À notre époque, la question de la responsabilité de nos aménagements et de nos imaginaires a d’autant plus d’importance que nous avons plus de pouvoir et de contrôle sur les choses. Il est aujourd’hui possible d’agir sur ce qui nous entoure et d'intervenir sur le cours des choses comme jamais auparavant. La recomposition des espaces par les techniques de transformation de l’image soulève cette question en nous montrant avec quelle facilité nous pouvons manipuler et jouer avec les données du monde. Nos perceptions sont investies par les moyens ce cette nouvelle culture technique qui donne forme à des univers autrefois impossibles et impensables mêlant réalité et fiction de façon de plus en plus inextricable.
http://isabelle-hayeur.com/photos/destinations