« Les artistes éprouvent leur maîtrise volontaire de l’involontaire comme ce qui les distingue des dilettantes. »
Théorie esthétique, Theodor William Adorno

RÉFLEXIONS EN TEMPÊTE D’IDÉES…
Je suis artiste et ma démarche se traduit à partir du médium : peinture, sculpture, ordinateur etc. Je suis artiste et ma démarche se traduit à partir du médium : peinture, sculpture… etc. mais assisté de l’ordinateur. Je suis artiste et ma démarche est assistée de différents médiums : danse, peinture, théâtre, sculpture, écriture, musique etc.

HUM ! On s’y perd… ou s’y trouve ?

Les discours jusqu’à présent sont très orientés sur la finalité, le résultat, le moyen, plus que sur la démarche artistique propre à l’artiste. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’artiste et monsieur ou madame tout le monde, peu importe le médium ? C’est la démarche, la réflexion, le processus, le TRAVAIL qui n’est jamais fini et en constante évolution. Quand je regarde une peinture, qu’est-ce qui me dit que c’est une œuvre et qu’elle est créée de la main de l’artiste ? Quand je vois une image créée à partir de l’ordinateur, qu’est-ce qui me dit que c’est une œuvre et qu’elle est créée des mains de l’artiste ?

N’y a-t-il pas dans le processus de création, à travers les différents médiums utilisés, une part d’accident, comme avec l’ordinateur ? Ce n’est pas sur les multiples possibilités “d’accidents ” que l’ordinateur peut provoquer qu’il faut se questionner, mais sur les choix que l’artiste fait avec ces possibilités. L’artiste n’est pas dominé par son médium, pas plus que le médium est totalement contrôlé par l’artiste. C’est l’interaction entre ces deux aspects qui est sous-entendu dans la démarche artistique. J’observe (au sens large), j’expérimente (différentes techniques, moyens), je réalise (à partir d’un ou plusieurs médiums) et j’évalue (le résultat n’est pas une fin en soi et il m’invite vers d’autres possibilités) et je poursuis le travail à travers ce cycle sans fin. Le travail de l’artiste diffère de celui des artisans, sans porter un jugement de valeur. La ligne est parfois très mince. La différence réside dans le fait que dans la démarche l’un sera davantage centré sur la technique, le résultat… et l’autre sur la globalité de la démarche et de l’importance de chaque étape. L’artiste observe, expérimente et transpose, par des médiums qu’il choisit, pour mieux communiquer son discours, sa recherche de sens, sa vision du monde. Il n’est pas un expert d’un médium donné, un technicien qui possède sa technique. Il est un chercheur ayant comme le scientifique une démarche qui lui est propre. Démarche scientifique/démarche artistique.

Nous cherchons les bons mots, la bonne définition et pourtant nous ne pouvons encore nous entendre sur ce qu’est l’Art, l’œuvre et l’artiste même dans les médiums “reconnus ”. L’exercice est d’autant plus ardu quand on fait intervenir l’ordinateur comme nouveau médium de création. Alors est-ce qu’Infographie d’Art est la bonne expression ? Nous pourrions trouver une multitude d’expressions pour tenter de traduire la démarche de l’Artiste qui choisi comme moyen d’expression la création par ordinateur, mais il y aura toujours des insatisfaits, peu importe le terme choisi, car le principal objet du débat et de la discussion n’est pas celui-là.

Où est l’œuvre ? Sur l’écran ou sur le support, demande Claudine Cotton ? L’œuvre est dans l’imaginaire de l’artiste et le résultat est une représentation, une transposition de ce monde ou de cet imaginaire. C’est pourquoi l’artiste a souvent le sentiment du travail inachevé. À la limite, nous pourrions dire que nous sommes toujours devant des œuvres inachevées et des représentations d’une démarche en constante transformation et évolution.

Un accident créé par une superposition de couches de peinture, nous donne une couleur que nous n’avions pas choisie ou pensée. Est-ce que l’œuvre est moins vraie et témoigne moins de ce que l’artiste veut dire ou exprimer ? L’artiste est en interaction avec la matière. À l’ordinateur, l’artiste est aussi en interaction avec la lumière qui produit des effets de couleurs que nous ne pourrons jamais à 100% traduire sur papier et il est en présence d’une multitude d’effets possibles. Est-ce que l’œuvre est moins vraie et témoigne moins de ce que l’artiste veut exprimer ?

L’art se manifeste dans le travail, le processus et pas seulement dans la spontanéité et la créativité. Donc pourquoi questionner le fait qu’il faille aussi apprivoiser des logiciels, une machine et des supports différents, comme outils permettant de nouvelles formes de manifestations artistiques ? Chaque médium demande un apprivoisement d’une ou de plusieurs techniques, si on veut dépasser l’expression spontanée qui est propre à tous les humains et pas strictement aux artistes. Et quelle expression traduira les images interactives ou les images en mouvement par exemple, ce que donne aussi comme possibilité, l’utilisation de l’ordinateur dans la création d’une image. Est-ce que le fait de faire du collage d’images à partir de l’ordinateur peut être perçu comme une œuvre ? Pourtant le découpage à la main et la disposition manuelle peut être reconnue comme forme d’art. C’est dans le choix, la sélection des images, dans la disposition, dans l’organisation de l’image découlant d’un processus que nous pouvons affirmer que c’est de l’Art et non pas par le moyen manuel ou technologique ou numérique de réaliser l’œuvre. Il y aura avec ce nouvel outil ou médium qu’est l’ordinateur, comme avec les autres médiums, des personnes qui vont improviser, développer des habiletés techniques et qui se donneront le statut d’artiste, en affirmant que ce qu’ils ou elles font c’est de l’art. Ça, même sans ordinateur, ce n’est pas d’hier comme débat.

Carole Girard, Saguenay
P.S. Suggestion de lecture qui amène un autre point de vue qui mérite de s'y attarder:

Jean-Pierre Balpe
Université Paris VIII, Département Hypermédia, Laboratoires PARAGRAPHE et CIREN
Extraits de : Quelques concepts de l’art numérique, Conférence donnée à Moss (Norvège), mai 1998

- Sur le plan symbolique, elle consiste à considérer que toutes les classes d’information, y compris les plus complexes, peuvent être représentées à partir d’un ensemble de N-articulations dont la plus élémentaire est réduite à l’opposition binaire 0 - 1. Ce système symbolique est le plus rudimentaire, donc le plus abstrait jamais imaginé jusqu’à aujourd’hui.

- Sur le plan technique, elle consiste dans l’invention de l’électronique, et de tout ce qui en constitue des dérivés, permettant de traiter, de façon de plus en plus rapide et efficace, de vastes ensembles de données digitales.

L’art de l’âge de l’information trahit ce qui le fonde

L’art est ainsi provoqué sur son propre terrain : domaine permanent d’invention de systèmes d’information apragmatique, il se trouve, comme jamais auparavant dans son histoire, mis au défi par l’usage pragmatique de systèmes d’informations abstraits sans lien primaire direct avec un réel quelconque. La création artistique ne peut donc que s’efforcer d’investir ce terrain traditionnellement sien et dont, sans cela, au risque de perdre sa raison d’être, elle court le danger d’être dépossédée. Pour dire cela autrement, l’art contemporain même s’il a toujours eu affaire à la technique, dont il a su constamment isoler certains composantes pour les détourner à son usage propre, se trouve aujourd’hui confronté à une technique particulière dont il ne peut plus se contenter d’isoler les aspects qui lui conviennent mais qu’il doit affronter en bloc, comme un tout. En effet, dans le domaine numérique, l’art devient totalement technique et - comme l’a montré Pierre Lévy - la technique, symétriquement, par certains aspects de son approche programmatique, s’apparente à la démarche artistique. L’image numérique, par exemple, n’est pas une simple technique nouvelle de réalisation d’images, mais une image radicalement nouvelle. Elle oblige l’art à une reconceptualisation de la notion elle-même d’image. Le réalisateur français Michel Jaffrennou, entre autres choses réalisateur du film Pierre et le loup en images de synthèse et avec qui j’élabore actuellement notre opéra génératif Barbe Bleue dit par exemple que “dans l’image numérique, tout pixel se voit”. Il manifeste ainsi que dans ces images, la présence du digital s’impose au niveau du visible et en modifie profondément le mode de perception : “C’est pourquoi la visibilité de l’image devient une lisibilité” (Gilles Deleuze dans Pourparlers). Et ce qui est lisible dans l’image électronique c’est l’ensemble des couches techniques qui la font. C’est, entre autres choses, cette intrication du visible et du lisible que l’image électronique impose au créateur contemporain de penser. Aussi, tous les exemples primitifs de création d’image utilisant les nouvelles technologies comme simple outil, et qui n’ont pas su percevoir cette radicalité, ont été - qu’elles qu’en soient par ailleurs les raisons invoquées - des échecs artistiques. Il n’y a pas là de moyen terme : où l’art se pose la question globale de l’image numérique ou l’image numérique est une simple technique de fabrication à destination, par exemple, de l’industrie culturelle, c’est-à-dire d’un sous-produit de l’art tourné vers sa vulgarisation marchande.

L’art numérique est un moment simulé d’une matière absente

L’art numérique, parce qu’il repose essentiellement sur la digitalisation, c’est-à-dire sur un traitement symbolique, s’origine sur une rupture : il est un art sans matière. Cela ne signifie nullement que dans ses manifestations de surface il se réalise hors de toute matière, puisqu’il est mémorisé sur des supports matériels et doit, pour s’actualiser, investir celle de divers espaces - écrans, environnements, volumes, etc. La dématérialisation de l’art numérique signale essentiellement que, dans ses fondations, toute création d’art numérique est d’abord pensée en-dehors d’un rapport pragmatique à la matière. En ce sens, il ne prend définitivement forme que dans un simulacre : l’art numérique est un moment simulé d’une matière absente.

Cette situation le place dans une disposition paradoxale semblable à celle de l’opéra ou du théâtre : faute de ne pas différer du reste de la littérature, une pièce publiée n’est qu’une possibilité de pièce qui ne prend réellement sens que dans les diverses objectivations des représentations qui la renouvellent sans cesse. La pièce de théâtre écrite est comme le prototype de la pièce jouée. De même, un roman génératif n’existe que par et dans le dispositif d’affichage qui l’exhibe. Il peut ainsi revêtir des apparences diverses selon qu’il est destiné à une manifestation grand public, à une lecture individuelle ou à une présentation spectaculaire. Pour prendre un exemple concret, mon générateur Trois mythologies et un poète aveugle existe actuellement sous trois formes différentes : une forme spectaculaire par ses deux représentations publiques à l’IRCAM en 1997, une forme privée ouverte à la lecture individuelle sur micro-ordinateur et une forme publique en réseau sur le site du serveur de notre université : chacune de ces formes ne peut que revêtir des caractéristiques extrêmement différentes. Pourtant, il s’agit bien du même générateur poétique dont aucune des composantes programmatiques n’a été modifiée.

L’art numérique est un art-concept

L’art numérique est un art-concept, non un art conceptuel qui s’envisage d’abord par le biais du discours qui le porte, mais un art reposant sur l’analyse conceptuelle des systèmes de signes qu’il propose comme objets. Ce qui ne veut bien entendu pas dire que l’art ne se pensait pas lui-même auparavant, mais ce qui signifie que l’art numérique refusant toute approche non formalisable ne laisse plus guère, dans la pensée qu’il construit de lui-même, de place à l’ineffable.

L’art numérique repose ainsi toujours sur des opérations de sélection. S’il tend naturellement à la simulation, il porte aussi en lui le risque du simulacre, le renversement de l’idée même de modèle. Modéliser c’est conceptualiser une représentation finalisée d’un monde, donc - inévitablement - marquer une distance par rapport aux déjà là de ce monde. Les mondes de l’art numérique ne peuvent être que des abstractions de mondes car leur créateur n’est pas concepteur d’actualisations mais auteur de modèles. Aussi, dans les modèles du numérique, c’est ce créateur, qui parce qu’il traduit sa conception d’un monde, se modélise en partie lui-même. Il doit être capable de définir, de façon technique comment il conçoit à la fois son art, les moyens qu’il se donne pour l’atteindre, la position qu’il s’assigne et ses relations aux actualisations possibles. Malgré parfois des apparences d’identité de résultat, c’est ce qui sépare fondamentalement la musique concrète - ou la pratique contemporaine du sampling dans la musique techno - pour laquelle le compositeur prélève des fragments sensibles qu’il monte en vue d’une œuvre et la musique électro-acoustique où les sons se définissent plus que par des ensembles de paramètres ouverts à des calculs.

L’œuvre numérique est une œuvre de processus

L’œuvre d’art numérique est une œuvre de processus. Elle intègre le temps et le contexte comme composantes fondamentales de l’expression artistique. C’est une œuvre de flux devant laquelle le spectateur agit comme un capteur. À la conception fractale de l’œuvre d’art dont la figure emblématique est la structure, c’est-à-dire, la conception d’une forme esthétique comme reprises déterministes d’éléments fixes fortement architecturés, l’œuvre d’art numérique substitue le chaos dans son acception physique c’est-à-dire la possibilité permanent de divergences locales rendant totalement imprévisible le résultat définitif d’un processus complexe.

L’œuvre numérique affirme la tentation de l’infini

Ce que dit l’œuvre d’art numérique, c’est la tentation de l’infini : le processus ne devrait jamais devoir s’arrêter... Comme la vie...

L’œuvre numérique risque l’interaction

L’œuvre numérique peut aussi ignorer ses contextes, vivre ainsi sa vie toute seule. Mais d’une certaine façon, elle échoue alors dans l’un de ses buts premiers qui est de simuler le risque et le jeu. Elle se place alors sur le même plan que n’importe quelle autre approche performative. Car la question de l’interaction y est centrale.

Jean-Pierre Balpe, Paris
(Lecture proposée par : Carole Girard, Saguenay)