| Artiste-philosophe, HERVÉ FISCHER a été co-fondateur de lart sociologique dans les années 70. Expositions : Biennale de Venise (1974), Documenta VII de Kassel, invité dhonneur Biennale de Sao Paulo (1980). Musées dart contemporain de Montréal (1981), Mexico (1983), Buenos Aires et Montevideo (2003). Co-fondateur de la Cité des Arts et des Nouvelles Technologies de Montréal (Images du Futur et Cybermonde de 1986 à 1997). Premier prix musique-vidéo du NCGA (États-Unis) en 1987 et Prix Leonardo (États-Unis) en 1998, avec Ginette Major. A publié Art et communication marginale (Balland, 1974), Théorie de lart sociologique (Casterman, 1976), LHistoire de lart est terminée (Balland, 1981), Loiseau-chat (La Presse, 1983), La Calle - Adonde llega? (Mexico, 1984), Mythanalyse du Futur, 2000, sur Internet : hervefischer.ca, Le choc du numérique, (vlb, 2001), Le romantisme numérique (Fides, 2002), CyberProméthée (vlb, 2003) et Les défis du cybermonde (PUL, 2003). |
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| CONFÉRENCE NO 1, L'INFOGRAPHIE NUMÉRIQUE : un nouveau médium artistique |
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| SAGAMIE, Le Centre National de Recherche et Diffusion en Infographie dArt a souhaité organiser un colloque en ligne sur le concept même dinfographie numérique dont il fait la promotion et soutient activement la production. Les résidences dartiste quil offre et les expositions quil organise ont attiré une grande attention sur cette initiative. Et je compte bien moi-même y travailler dès que possible. Mais puisque jai le plaisir douvrir cette série de conférences, je rappellerai quelques idées de base, qui pourront être utiles au débat. Les sérigraphies que nous faisions dans les années 70 recouraient le plus souvent à des dessins au vernis sur lécran sérigraphique, ou à des photomontages scannés, reportés sur la toile sérigraphique par insolation. Du scanne des images, nous sommes donc passés facilement à un travail de limage directement sur lécran dordinateur. Il ne sagissait encore cependant avec la sérigraphie, comme avec la lithographie ou la gravure, que dune reproduction sur papier par un procédé mécanique dencrage, incluant lutilisation dune presse. Il est clair que la généralisation de la photographie numérique favorise désormais le recours à des logiciels pour travailler directement le pixel et les photomontages sur lécran dordinateur. Et si lon prend en compte la généralisation des imprimantes numériques, qui proposent aujourdhui de grands formats, il est permis de parler dune production entièrement numérique, depuis la conception et la production des images, jusquà limpression sur papier (ou dautres supports, tels que la toile, le plastique, etc.). Latelier destampe évolue donc à lâge du numérique vers une technologie entièrement nouvelle. Et lon pourra se demander si ce passage au numérique intégral ne va pas révolutionner la conception, lesthétique et les usages même de lestampe, comme la vidéo a pu faire évoluer le cinéma. Voilà donc une première question que je soumets au débat. Il faut ici faire écho à linventaire des dénominations relevées par le centre SAGAMIE. Déjà, il y a des échanges intéressants entre Denis Langlois, qui propose depuis 2000 linfographie dart, Richard Sainte-Marie, qui recommande le concept destampe numérique, accepté par plusieurs institutions, Carol Dallaire, qui préfère depuis longtemps la dénomination destampe infographique originale à ceux destampe virtuelle, ou encore dinfographie sur papier, Annie Luciani, qui parle de gravure virtuelle, et en France Jean-Louis Boissier, un pionnier important des arts numériques, qui recommande le concept dhyper-estampe, ou Dominique de Bardonèche qui sen tient à lintitulé destampe critique. La culture anglophone recourt à plusieurs expressions : computer print (qui paraît évidemment insuffisamment spécifique), ou digital print, ou mieux : digital art print. Monique Auger, la présidente du Conseil québécois de lestampe, ne manque évidemment pas de sen préoccuper, et reconnaît volontiers que nous sommes confrontés à une toute nouvelle problématique fort intéressante, et qui soulève évidemment des problèmes juridiques, voire corporatifs. Ma position sera dun autre ordre. Cela fait longtemps que je dis que ce nest pas plus lordinateur que le crayon ou le pinceau qui fait lartiste. Depuis que Marcel Duchamp nous a imposé lurinoir et le porte bouteille, nous ne pouvons plus définir, comme au XVIIe siècle la nature de luvre dart par son support. Au-delà du ready-made, nous avons reconnu que lart est causa mentale (cest ce que disait déjà Léonard de Vinci), et que lart peut aussi bien être attitude, concept, performance, processus, plutôt quobjet. On ne fétichisera donc ni lobjet, ni la technologie, ni même le cadre fut-il un musée. La seule signature peut encore sans doute désigner luvre dart. Yves Klein na-t-il pas signé le vide? Ou le bleu du ciel méditerranéen ? Cest quant à moi ce à quoi je me tiendrai ici. Dinnombrables cas viennent immédiatement à lesprit, qui le confirment, et une définition de vocabulaire de linfographie dart me paraît donc utile pour se questionner sur les outils et leurs effets, mais un peu futile quand à lessentiel, qui concerne la nature même de lart. En revanche, je suis de ceux qui défendent depuis toujours, -si je puis dire- les arts numériques, et je nai pas oublié à quel point la bataille était difficile dans les années 80, quand jorganisais les expositions Images du futur à Montréal. Ce nest certes pas la numérisation de quoi que ce soit qui garantira la reconnaissance dune uvre artistique. Mais il faut admettre que les nouveaux outils numériques nous questionnent considérablement sur ce que lart peut nous dire dintéressant ou de fort. Et en ce sens, les démarches dinfographie sur papier ou destampes numériques ont le mérite de relancer et dactualiser la tradition de la gravure et de la sérigraphie. Font-elles plus ? Ce sera la deuxième question. Elles nous proposent ce que jappelle avec insistance le nécessaire arrêt sur image du monde virtuel. Lesthétique du numérique réintroduit dans la tradition des arts visuels le temps, lévénementiel, les séquences, la fragmentation. Elle déconstruit la traditionnelle unité de lieu, de temps et daction de lart classique et même moderne jusquà la crise de lavant-garde des années 70 comprise. Le numérique remet en question le fétichisme de lobjet dart, la signature unique, la conservation, donc le marché des collectionneurs et le musée. Lestampe numérique, peut-être est-ce la dénomination simple que lusage retiendra, dans la mesure où elle a un support solide (par exemple le papier) et non pas seulement numérique (cathodique ou virtuel), rétablit peut-être un lien entre lancien et le nouveau monde (le réel et le virtuel). Et elle offre un remarquable outil dexploration et dexpression pour les artistes de lâge du numérique, dont la simplicité dexpression, en comparaison dune installation numérique en immersion interactive, par exemple, ne manque pas dattrait et de force expressive. Et après avoir réfléchi pendant des années à la signification et aux conséquences de la rupture entre les beaux-arts et les arts numériques, je me demande précisément sil ne faudrait pas resituer maintenant davantage les arts numériques dans la continuité de la tradition de lart, quelles quen aient pu être les évolutions et métamorphoses, depuis les empreintes de main préhistoriques jusquau travail contemporain du pixel et aux installations virtuelles interactives. Je me pose donc la question : que peut lestampe numérique dire ou montrer de nouveau par rapport à ce que pourrait exprimer une sérigraphie ou un photomontage numérique ? En quoi, comment parvient-elle à faire irruption dans le monde numérique et à nous y entraîner, même si cest pour en revenir avec un arrêt sur image ? Y parvient-elle ? Car ce nest quen ce sens, quelle pourrait revendiquer sa numérité et légitimer sa nouveauté ? Cela même est-il possible ? La production des artistes au centre SAGAMIE témoigne-t-elle déjà de cette irruption possible dun instantané arraché au mouvement du cybermonde? Le bateau nous parle-t-il vraiment de locéan quil affronte? Dans le cas du cinéma, une image en plan fixe nest pas le film, mais il peut en exprimer jusquà lessentiel peut-être. Dans le cas du cybermonde, il faudrait que ce « visuel fixe » ait valeur de condensation iconique du flux cathodique, comme les peintres ont pu jadis saisir lessentiel dun paysage, dun instant de vie, du mouvement de la mer ou de la foule, ou dune bataille. Car telle était la position du dessin ou de la peinture par rapport au flux de la vie ? On retrouve alors toute la difficulté traditionnelle de limage par rapport au mouvement de la lumière, des objets, des personnes et de leurs états dâme. Et le défi de lartiste visuel nest nouveau quen ce qui concerne les outils employés. À moins que lartiste décide non seulement de travailler exclusivement avec les technologies numériques, mais aussi de se consacrer à lévocation du monde numérique plutôt que du monde réel et à son exploration esthétique. En cela, il sera un artiste de son époque et affrontera un défi entièrement nouveau et particulièrement difficile. |
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| Je laisse ces questions ouvertes et espère que nous allons avoir un bon débat. Hervé Fischer, 16-03-03 |
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