Ollivier Dyens occupe un poste de professeur adjoint au Département de français de l'Université Concordia. Il a obtenu son doctorat de l'Université de Montréal avec une thèse portant sur l'impact des nouvelles technologies sur la représentation. Avant d'obtenir son poste à l'Université Concordia, il a enseigné à l'Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse et à la Louisiana State University à Bâton Rouge. Ollivier Dyens a créé deux revues : Feux chalins, seule revue littéraire française de Nouvelle-Écosse et Chair et Métal (www.chairetmetal.com) revue en-ligne qui analyse la société machine contemporaine. Ce site s'est mérité de nombreux prix internationaux dont ceux de meilleur site du mois du Monde Interactif et de meilleur site littéraire de La Presse de Montréal.

Ollivier Dyens est l'auteur de :
-Prières, recueil de poésie publié aux Éditions du Vermillon;
-Les Murs des planètes suivi de La Cathédrale aveugle (textes et cédérom), recueil de poésie multimédia publié chez VLB Éditeur.
-Chair et Métal: Évolution de l'homme, la technologie prend le relais, ouvrage qui a lancé, en mars 2000, la nouvelle collection Gestations chez VLB Éditeur et qui s'est mérité le prix du meilleur essai de la Société des écrivains canadiens (section Montréal). Cet ouvrage a aussi été traduit en
anglais et publié chez MIT Press.
-Les Bêtes, recueil de poésie publié aux Éditions Triptyque.

CONFÉRENCE NO 3, L'infographie d'art: Intrusion de l'imaginaire dans le monde réel.

En 2002, le film Signs fit son apparition sur les écrans nord-américains. Troisième film de M.Night Shyamalan, jeune réalisateur à succès dont les œuvres explorent le métissage contemporain entre réalité et fiction, Signs ne connut qu’un succès relatif; son histoire, somme toute peu originale (une invasion extraterrestre), ayant déçu nombre de spectateurs et de critiques. Ce film mérite pourtant que l’on s’y attarde car le récit dont il se fait porteur n’est que prétexte à une étude complexe et subtile de notre relation aux métamorphoses contemporaines (dont l’infographie d’art est le miroir). L’invasion de Signs n’est celle d’extraterrestres qu’en surface; plus fondamentalement, elle est celle de l’imaginaire humain sur la réalité.

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Personne ne sait véritablement quand ni pourquoi l’art apparaît dans l’histoire humaine. Les théories à ce sujet sont nombreuses. Jacob Bronowski en propose une qui me plaît : selon lui, les dessins de Lascaux et d’Altamira seraient une fenêtre sur l’imaginaire, un déclencheur de l’imagination. Par ces dessins, propose Bronowski, l’être humain pouvait se croire en train de chasser et de tuer. Mais peu importe le fondement véritable de ces premières expressions visuelles; l’important est ce qu’elles nous proposent et que nous ne pouvons nier : les traces originelles de pénétration de l’imaginaire dans la réalité. Par ces dessins, les premiers sapiens concrétisent leur imaginaire (ils lui donnent formes et couleurs) puis s’en servent dans le but de transformer le monde matériel.

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Pendant la presque totalité de l’histoire humaine, le monde physique s’est avéré dominant, étouffant, accablant, s’opposant, par ses pressions, menaces et terreurs à toute expansion du monde mental. Toujours, l’homme et la femme devaient se nourrir et se défendre, se protéger du froid, du danger, des intempéries. Pendant plusieurs millénaires, l’évolution culturelle de l’homme n’a progressé que lentement car rare était le temps alloué à l’expansion des facultés cognitives. En fait, jusqu’à tout récemment (sur l’échelle géologique), le cerveau n’avait qu’un objectif et qu’une fonction: survivre; toute sa complexité, son énergie, sa vivacité convergeant vers ce but.

Jusqu’à tout récemment car ce n’est que tard dans notre histoire qu’une révolution profonde déferle sur la société humaine et bouleverse les structures cognitives et culturelles alors en place. 1500 siècles avant Jésus Christ, le langage fait son apparition, ce langage qui permet d’accumuler, d’archiver et de transmettre, ce langage qui érige une première et forte barrière entre l’humain et le monde physique, ce langage qui ouvre la voie à une expansion importante de l’imaginaire et de la créativité, les protégeant des périls de la dégénérescence.

Mais qu’est-ce que le langage? Est-il, comme les mythes, un « moteur » de transparence qui façonne le cosmos, le rendant plus clair, plus lisible, plus compréhensible? Non, car le langage n’explique pas. En fait, plus il s’impose au monde et plus celui-ci s’opacifie (il n’est plus gestes, peurs, besoins mais devient concepts, structures, formules). L’univers du langage est plus dense, plus complexe, plus profond que l’univers muet; fractal, il glisse et nous échappe constamment. Le langage ne déchiffre pas la planète mais la soumet à la créativité humaine. Par le langage, l’être humain s’immisce cognitivement dans la matérialité et la contamine petit à petit de son imaginaire. Le langage n’est pas une compréhension mais une invasion : celle de l’inventé humain.

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Depuis un peu plus de cinq cents ans, l’humanité est au centre d’une seconde révolution, celle de l’imprimerie. Par l’imprimerie, naîtront les sciences modernes. Grâce à elles, l’humanité résistera aux violences et déséquilibres de l’environnement et se verra ainsi libre d’investir un temps toujours plus important dans le développement de sa créativité. Depuis Gutenberg, nous sommes plongés dans un monde investit de notre imaginaire.

Aujourd’hui, en Occident, la majorité d’entre nous n’a plus faim, plus froid, plus peur; la majorité d’entre nous souffre rarement et ne produit qu’occasionnellement un effort physique. Aujourd’hui, la très grande majorité d’entre nous n’a du monde physique qu’une vague impression, rumeur lointaine à laquelle nous portons peu attention. Les temps surmodernes ne nous voient plus pris dans les engrenages des machines mais bien plongés dans les courants binaires et immatériels des ordinateurs. Quelle est la conséquence de ce phénomène?

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Revenons à Signs. Que s’y passe-t-il?

Une famille d’agriculteurs, dont le père est pasteur défroqué, se voit un jour confronté à l’apparition de « crop circles » dans son champ de maïs. Ce qui apparaît d’abord comme une mauvaise blague s’avère ensuite être un phénomène mondial, des cercles similaires apparaissant simultanément dans d’innombrables pays. Plus tard, il appert clairement que ces cercles ne sont pas fruits d’une blague quelconque mais bien signes cartographiques utilisés par des envahisseurs extraterrestres dont les premiers vaisseaux font alors leur apparition. Après quelques jours d’une lourde tension, des attaques extraterrestres sont déclenchées à proximité de ces signes. La famille d’agriculteurs se voit victime d’une telle attaque à laquelle elle ne résiste que difficilement. Puis, au bout d’une seule nuit de combat, les extraterrestres, étrangement, disparaissent. Mais ce répit ne sera que de courte durée, les envahisseurs ayant laissé derrière eux leurs blessés, dont un se réfugie toujours dans la maison. Par dépit, peur ou colère, celui-ci s’empare du jeune fils de l’agriculteur. Une bataille s’engage alors entre l’extraterrestre et l’oncle du jeune enfant. L’extraterrestre sera finalement tué à coups de bâton de baseball. Le film clôt sur une image du père enfilant, de nouveau, sa tunique de pasteur.

Pourquoi parler de ce film? Parce qu’il illustre parfaitement le phénomène qui nous intéresse. Que sont, qui sont les extraterrestres? Pourquoi attaquent-ils? Que veulent-ils? Aucune réponse définitive n’est donnée. Les voici qui apparaissent le matin, au réveil de l’agriculteur; les voici qui se manifestent la nuit alors qu’un enfant croit faire un cauchemar; les voici qui se font entendre dans les bruits de fond d’une radio; les voici qui attaquent dans l’obscurité, comme autant de monstres cachés dans les coins les plus sombres d’un imaginaire; les voici qui envahissent l’écran télévisuel, mobilisant l’attention et l’énergie de toutes les chaînes, de toutes les émissions; les voici qui s’annonce, se montre et déclare la guerre par son entremise (l’attaque étant déclenchée au moment où la programmation s’arrête). Même fermée, la télévision leur sert de miroir et de prolongement (c’est dans le reflet de l’écran noir que nous voyons l’extraterrestre caché puis que nous assistons à sa mort). Une chose est claire : toutes les apparitions et manifestations des extraterrestres se font soit à l’orée du rêve et du réveil, soit par l’entremise de ce rêve éveillé qu’est la télévision.

L’agression extraterrestre autour de laquelle ce film semble tourner n’est que maquillage. Derrière celui-ci se cache le véritable visage de ce conte de science-fiction : soit l'incursion de l’imaginaire dans le monde physique.

Car si les extraterrestres semblent clairement le produit du rêve et de la télévision, la famille, elle, est l’image romantique de l’homme lié à la terre, à ses valeurs et à ses traditions et dont le rythme de vie est marqué et gouverné par la matérialité du monde. Le père, veuf, est agriculteur et (ex) pasteur (personnifiant ainsi les rôles les plus romantiques de l’imaginaire américain). Il possède garçon et fille, habite une grande maison blanche à deux étages protégée par deux chiens. Son frère, homme puissant mais doux, est joueur de baseball à la retraite. Tout dans ce monde correspond au fantasme que peuvent entretenir des citadins face à la vie en campagne : tout y est simple, honnête, bon : les joies mais aussi les douleurs, les réussites et les échecs. Tout dans ce monde se manifeste de façon limpide. La vie, marquée par la cadence de la nature, y est intouchée par la folie du monde, par son incompréhension, par ses tensions sociales, politiques, scientifiques. Même la mort y est simple (la femme de l’agriculteur meurt doucement, sans souffrance). Le monde de cette famille est celui du temps d’avant le langage, d’avant le chaos des technologies, d’avant la frénésie de l’imaginaire humain.

En fait, ce ne sont pas des extraterrestres qui attaquent la famille, mais bien l’imaginaire de la télévision, l’imaginaire d’une société qui n’est plus soumise aux diktats de la matérialité, qui n’est plus en contact avec la réalité matérielle du monde. Ce ne sont pas des extraterrestres qui attaquent la famille, mais bien les fantasmes d’une société qui existe maintenant dans l’apesanteur sociale et politique, une société qui ne reconnaît plus ses fondations ataviques, une société si redéfinie par ses technologies, si réinventée par ses machines qu’elle ne distingue plus ses rêves (et cauchemars) de ses réalités. Ce ne sont pas des extraterrestres qui attaquent cette petite famille romantique de la campagne américaine, mais bien les cauchemars de sa propre société, ces cauchemars qui, aujourd’hui, par la domination de l’imaginaire sur le monde physique, font littéralement intrusion dans la réalité matérielle.

D’ailleurs, comment sont vaincus les extraterrestres? Par deux symboles fondamentaux et ataviques de la matérialité : l’eau et le bois (du bâton de baseball).

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The fugivity of truth is now a problem for all of us. No longer related to popular cultures’ marginal discourses, or even confined to peripheral discussions in philosophy and political theory, the fugivity of truth is a fact of life in the techno-global information age.
(Dean, p. 54)

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Mais quel est le rapport entre ce film (qui utilise peu les effets spéciaux numériques) et l’infographie d’art?

La pénétration de l’imaginaire dans la sphère du matériel.

Qu’est-ce que l’infographie d’art? L’émergence d’un art sans fond ni support, un art qu’on ne peut toucher, sentir, goûter, un art qui n’existe que dans l’évanescence des photons qui nous traversent. L’infographie d’art est l’apparition de tous les possibles et de tous les fantasmes, là où frontières, délimitations, exclusivités n’existent plus, là où l’image d’un homme ou d’une femme peut se transformer indistinctement et devenir objet, événement, animal. Qu’est-ce que l’infographie d’art? La domination du langage (humain, informatique et machine) sur le monde matériel. Mais surtout, l’infographie d’art est la représentation de la pénétration de l’imaginaire dans le monde physique.

L’infographie d’art participe du même phénomène que la xénotransplantation, que le clonage, que le génie biologique. Alors que le scientifique manipule la physicalité du monde en fondant les frontières les unes aux autres, l’artiste infographiste transforme, de la même façon, les images de cette physicalité. Alors que le scientifique introduit l’inconcevable dans les corps, l’artiste infographiste insère l’impossible dans la gravure du réel (la photographie). En fait, scientifique et artiste utilisent les mêmes outils (ceux des langages humain, génétique ou informatique) et possèdent les mêmes objectifs (réduction de toute matérialité à une “ glaise ” manipulable) et découlent donc essentiellement du même phénomène. Infographie d’art et génie génétique sont œuvres d’art; perforation de la matrice physique par l’imaginaire. L’un et l’autre effacent les lisières entre les phénomènes et contaminent la matérialité par la métamorphose.

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Pour la chercheure américaine Jodi Dean, nous vivons dans la dissonance, notre monde résonnant de façon beaucoup trop étrange pour que nous en captions le sens et la mélodie. Mais ce monde n’est étrange que si nous y cherchons une matérialité atavique, clairement définie, intouchée par les structures de l’imaginaire. Les bases de notre monde actuel ne sont pas celles des objets, des corps et des phénomènes physiques mais bien celles des fantasmes, des désirs, des peurs et jouissances de notre cognition. Nous ne vivons pas dans la dissonance mais bien dans l’imaginaire, cet imaginaire qui, par définition même, repose en déséquilibre sur le fil du réel.

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Qu’en est-il alors de l’infographie d’art? Qu’en est-il du rôle de l’artiste? Qu’en est-il du statut de cet artiste?

Il est fondamental de comprendre que l’infographie d’art n’est pas une représentation du monde physique, qu’elle ne cherche, et ne doit pas chercher, à refléter le monde matériel. L’infographie d’art est la sculpture du charnel par l’imaginaire, elle est la pénétration de fantasmes dans des entailles photographiques. L’infographie d’art donne formes et sens à un univers qui se source de la cognition humaine, qui se nourrit du glissement entre matériel et imaginaire, qui ne fait aucune différence entre les deux. Un infographiste cisèle non seulement son imaginaire mais il burine aussi la matérialité de ses rêves et cauchemars. L’infographiste pose ses « crop circles » dans la réalité, il est cet extraterrestre qui « envahit » le monde et le moule à ses désirs. Il est cet être qui se bat contre une société qui ne veut accepter le glissement de sa vérité, qui ne veut voir l’affaissement de son individualité, qui ne veut admettre la disparition de son unicité. L’infographiste ressemble, pour le meilleur et le pire, à l’ingénieur génétique : tout comme lui, il comprend que les formes, avatars, golems et autres chimères qu’il propose ne sont plus de simples représentations, ne sont plus dessins et peintures qui ornent des caves anciennes, mais sont de nouvelles propositions de l’humanité, une humanité faite de ces signes étranges où matérialité et imaginaire, monstres et hommes, arts et sciences s’enchevêtrent sans fin.

Ouvrages cités :
Bronowski, Jacob (1981) : The Ascent of Man, Futura Publications, London
Corballis, Michael C.(2001) : “ L’origine gestuelle du langage ”, La Recherche, no. 341, avril 2001, pp. 35-39
Dean Jodi (1998) : Aliens in America, Conspiracy Cultures from Outerspace to Cyberspace, Cornell University Press, Ithaca and London.