Quelques commentaires sur la question de la propriété de l’œuvre numérique, tirés d’un manuscrit sur lequel je travaille.

Le réseau ouvre complètement et totalement l’œuvre. Par le réseau, une œuvre est presque entièrement coupée de son auteur et de son origine (puisque par définition le réseau abolit l’origine). L’esthétique de la mutation, qui est, selon moi, à la base de l’œuvre numérique est aussi une esthétique de l’ouverture. Une œuvre sur le réseau est non seulement interprétée par celui qui la voit (comme toute œuvre), mais elle est aussi interprétée par le hardware (l’écran, la carte vidéo, la vitesse de la connexion, etc.) et le software (les logiciels et les systèmes d’opérations utilisés). L’œuvre sur le réseau est aussi transformée par la structure même du réseau (puisqu’elle est là sans être là, téléchargée momentanément dans la mémoire vive de l’ordinateur). L’œuvre sur le réseau n’est pas une sculpture dans une galerie. L’œuvre sur le réseau fait partie d’un environnement fébrile et instable (celui des liens, des hypertextes, du web), où il est difficile de se concentrer et de contempler. Une œuvre sur le réseau n’est pas une entité
unique et individuelle : elle est moment, impressions, émotions fugitives et éphémères.

Voilà d’où émergent les problèmes de droits d’auteur. Le droit d’auteur est une structure qui reconnaît la matérialité, l’immuabilité et l’unicité d’un phénomène (celui de l’expression humaine). Le droit d’auteur, en fait, crée des objets tangibles (les œuvres) et peut ainsi leur octroyer une valeur marchande et les évaluer. La société du mouvement dans laquelle nous vivons tend à fondre toute matérialité et à exalter l’apesanteur (des êtres vivants, des objets, des expressions artistiques et des phénomènes divers). Il devient donc de plus en plus difficile de mettre un poids monétaire, propriétaire ou sociétal sur une œuvre. Nos œuvres existent de moins en moins sous une forme hiérarchisée et définitive et de plus en plus dans la multiplication et la transformation. D’ailleurs, les artistes des arts électroniques savent que leurs œuvres non pas un statut d’immuabilité mais bien de multiplication.

Ollivier Dyens, Montréal