| 1. Isabelle Hayeur, Montréal Je viens de relire le premier résumé du colloque virtuel et voici quelques réflexions. a) En ce qui concerne la définition ou lappellation des uvres numériques: Infographie me semble assez général pour pouvoir réunir en une seule catégorie les uvres qui impliquent une manipulation des pixels. Je trouve questampe numérique évoque autant un retour à la terre des années 70 quinfographie dart. De plus, est-ce que les impressions à jet dencre ou à lambda peuvent être considérées comme des estampes? Il me semble que dans le cas de lestampe, il y a toujours un contact direct avec une matrice physique. Je ne sens pas le besoin de distinguer infographie et infographie dart car il me semble que le contexte de présentation et de diffusion arrivent à le faire la plupart du temps. Il y a des tableaux dans les institutions artistiques mais aussi dans les centres dachat et on appelle les deux de la peinture, non? Par contre, il me semble important de distinguer photographie numérique, infographie et image de synthèse. On pourrait aussi faire une distinction entre imagerie numérique et photomontage numérique parce que ça donne des renseignements utiles concernant la façon dont lartiste a travaillé, ça renvoie à des usages différents de linfographie. b) Est-ce que lartiste ressent une perte dauthenticité face à la machine? La complexité des logiciels, la difficulté de les maîtriser complètement, permettent-t-elles à lartiste de sexprimer entièrement ou lordinateur le place-t-il dans un état perpétuel dexpérimentation? On oubli souvent encore que linfographie est une technique au même titre que le sont la peinture, la sculpture ou le dessin. Lordinateur est simplement un outil. Travailler avec un ordinateur demande un apprentissage qui est tout à fait comparable à celui que demande le travail du bois ou du métal. Ni plus, ni moins difficile. Ni plus contraignant ou moins personnel. Cest comme avec tous les autres médiums, une fois que lon a dépassé la période dapprentissage et dexpérimentation, ça devient très intuitif et la machine se fait oublier complètement. c) Les changements apportés par le numérique: rupture et continuité. Dans louvrage de Pierre Barboza (Du photographique au numérique, la parenthèse indicielle dans lhistoire des images, lHarmattan, Paris, 1996.) il y a un rapprochement intéressant qui est fait entre cette nouvelle catégorie dimage - les images numériques - et celles qui existaient avant lapparition des techniques de captation et de saisie du réel. Il dira que le numérique renoue avec les images de représentation : Avec la photographie, un processus de reproduction de lobjet référentiel vient simmiscer dans cette longue histoire de la représentation. Lévénement nest pas anodin : un nouveau régime de limage a fait irruption qui est déterminé par lindice, lempreinte physique, qui la relie au réel. Le cinéma, la télévision approfondissent le sillon, déployant chacun une relation particulière entre limage et le temps. Cette caractéristique que partagent toutes ces images de captation du réel, les images indicielles, ne fait pas partie des propriétés de limage numérique : ainsi se clôt une période de la vie des images marquée par ce passionnant alliage de la trace et du temps : la parenthèse indicielle referme. Voilà pour linstant. Isabelle Hayeur, Montréal ******************************************** 2. Paul Lowry, Montréal Je voulais ajouter mes trois sous au discours. Je te donne carte blanche pour modifier ou carrément transformer mes phrases dans loptique de les traduire en français intelligible. Je ne crois pas que lordinateur apporte quelque chose de nouveau à la photographie. Je fais du photomontage depuis plus de 25 ans. Jusquà il y a cinq ans avec la peinture, des masques et des ciseaux, mais maintenant avec lordinateur. Je mappelais photographe il y a vingt-cinq ans et je mappelle encore par le même nom aujourdhui. Certaines opérations me prennent beaucoup moins de temps à lordinateur, dautres me prennent beaucoup plus de temps. Mais lordinateur ne me permet rien de nouveau. Pour moi lordinateur est clairement outil, comme il y en a tant en photographie. Photoshop est au photographe ce que la dactylographie est à lauteur. Gutenberg a sans aucun doute révolutionné la société mais il na probablement pas eu beaucoup deffet sur la littérature. Faire un nouveau médium de la photographie touchée partiellement ou totalement par lordinateur, ce serait à mon avis comme créer une nouvelle forme littéraire pour les écrivains qui se servent dun traitement de texte. Mais après la lecture du résumé No 1 du colloque virtuel, je suis convaincu que lordinateur représente un changement important pour des graveurs et des peintres. Par contre, la gravure a facilement incorporé la photographie mécanique sans problèmes existentiels. Personne na trop de difficulté à comprendre pourquoi les sérigraphies dAndy Warhol sinscrivent logiquement dans la tradition de lestampe et non dans lhistoire de la photographie. Je ne sais pas trop pourquoi un processeur numérique transformerait ce quil y a de fondamental à la gravure, mais je ne suis pas graveur. Est-ce la gravure qui expulse lordinateur parce quil ne respecte pas des consignes? ou est-ce lordinateur qui doit quitter le foyer pour aller habiter tout seul parce quil nest pas compris par ses parents? Je crois que lhistoire de la photographie pourrait nous éclaircir sur la question de déséquilibre occasionné par la technologie. En effet, le discours qui cherche à définir les paramètres dun médium, comme définir le champ de course dun cheval, là où il ne peut plus courir, là où il nest plus cheval, a eu lieu dans la tradition photographique il y a plus de 100 ans. Les théoriciens de la photographie ont animé un débat vigoureux qui a créé un schisme profond au cur dune tradition esthétique. Les deux écoles se distinguaient fondamentalement par le refus ou lacceptation de considérer la photographie comme un médium distinct, à lextérieur des critères esthétiques des arts visuels. La fissure séparait dun côté les photographes qui se voyaient obligés demployer la manipulation formelle; et de lautre côté, les photographes qui se limitaient aux méthodes et moyens propres à la photographie. En 1970 John Sarkowski, conservateur de la photographie au MOMA, proclamait que la catégorisation de la photographie par les rubriques synthétique et analytique, (manipulée et documentaire) ne fournissait plus une structure analytique significative face à la photographie actuelle. Depuis Sarkowski, la définition de la photographie ne demeure pas dans le domaine de lexécution de sa forme. Elle plante ses racines dans la psyché privée et collective face au miroitement du réel pour trouver sa raison dêtre. La photographie est tout simplement le médium dexpression le plus directement branché à lexpérience directe de la vie. Le fait dutiliser un objectif à faible pouvoir résolvant ou de se servir dun pinceau ou de lordinateur est à côté de lessence de limage photographique. Cela ne veut pas dire que ces outils ne sont pas bienvenus au sein de la définition photographique, je veux tout simplement dire quils ne modifient pas le foyer de la vision photographique. Nest-ce pas que la tradition esthétique, son histoire et son langage visuel dans laquelle notre expression sinscrit est beaucoup plus significatif que les outils que nous utilisons pour la réaliser? La lentille na violé aucun des principes fondamentaux de la gravure, tout comme le pinceau, la colle et les ciseaux nont pas contredit lessentiel de la photographie; pourquoi lordinateur le ferait-il? Il est même imaginable que pour certains photographes, la photographie évolue au-delà de lappareil photo. Prenons lexemple de la performance issue de la peinture. Elle dialogue avec lhistoire et la tradition de la peinture, et non avec celle du théâtre. Cest comme dire dun peuple déraciné que la culture suit les gens, et non la terre. Mais après tout, the proof is in the pudding, comme on dit en anglais, en dautres termes : toute la rhétorique du monde ne changerait pas le fait que nous naimons pas la sauce. Il faudrait demander à une mère en deuil, et regardant une photographie de son fils quelle vient de perdre à la guerre, si elle considère significatif le fait que limage à été touchée par lordinateur. Si elle pense que ce constat transforme sa lecture de limage, la photographie numérique est sans doute un nouveau médium. À mon avis, cest à elle de décider. Paul Lowry, Montréal ******************************************** 3. Grégory Chatonsky, artiste français en résidence du CALQ à Montréal Les questions posées sont larges Disons que ma première impression est quil y a dans les définitions que vous utilisez, plusieurs présupposés esthétiques problématiques : a) Une forme de création se définirait exclusivement par son médium (voir les définitions) or le numérique qui est un principe de traduction et déquivalence généralisée (puisque limage, le son, etc. sont codifiés de la même manière) ne remet-il justement pas en cause cette approche héritée du 16ième siècle italien ? Ne faudrait-il pas pouvoir définir les modalités de transport dun médium à un autre ? En effet de plus en plus de projets sont à la lisière de plusieurs domaines et prennent des formes diverses tout en gardant des procédures communes. b) Est-il possible de distinguer limpression numérique (dans le sens large) de principe plus fondamentaux en informatique, tel que linteractivité par exemple. Comment dès lors repenser à nouveau frais la question de la reproductibilité que permet limpression numérique ? Bien souvent les artistes nutilisent limpression que comme un instrument sans le relier structurellement aux procédures numériques. c) Lordinateur, dans une pratique artistique, nest pas un instrument (le moyen de certaines fins) mais un langage ou un médium. Il ne sagit donc aucunement de maîtriser lordinateur mais de comprendre les mécanismes fondamentaux de la programmation et de litération. Il ne sagit donc pas dune relation dexpression dun dedans (subjectivité artistique) vers un dehors (lordinateur) mais comme il a été souligné très justement par Claudine Cotton dune relation accidentelle. À mesure que la part du numérique saccroît dans nos sociétés, la part de lincident grandit. Parvenir à capter ou provoquer des incidents, détourner les usages normalisés des logiciels est essentiel. En ce sens le travail de Bill Viola Information (1973) est paradigmatique de la relation entre esthétique numérique et accident. (ps : cf mon site www.incident.net) d) Les questions posées par Josée Pellerin sont emblématiques de lapproche de beaucoup dartistes : les critiques du manque de réalité (ou dauthenticité) faites au numérique, sont exactement les mêmes reproches que faisait Platon aux peintres dans la République (livre X). On a toujours reproché à lart de faire faux. En quoi le numérique est sans matière ? Je ne vois pas comment limmatériel pourrait même exister. Reproche-t-on aux pommes de Cézanne dêtre immatérielles parce que nous les prenons pour des pommes alors que ce sont des pigments ? De la même manière le numérique est constitué dunités discrètes (bits). Le tout est de comprendre structurellement cette matière et de ne pas croire quon peut simplement avec elle et en les ignorant, créer les images quon a dans la tête. e) Comment localiser une uvre numérique ? Sur le disque dur ? Sur lécran ? Dans son impression ? Je crois quil faut adopter là une logique déterritorialisée : luvre est entre ces différents supports de mémoire (cf Leroi-Gourhan), elle nest pas localisée dans un espace unique. Elle est en déplacement parce quétant numérique elle est traduisible sur plusieurs supports. Bien évidemment cette traduction nest pas neutre; quand on imprime une uvre ce nest pas une simple représentation de ce quon avait à lécran, cest une autre uvre. Comment problématiser dans la structure même du rendu ces passages de limage ? Un peu en vrac mais voilà quelques réactions. Grégory Chatonsky, Montréal ******************************************** 4. Carol Dallaire, Saguenay Voici quelques petites idées pour le volet 2 du colloque... ça va peut-être faire grincer les dents de certains... cest ça qui est ça. Et si lon était un brin plus pervers Sans gants blancs: je regrette quune bonne partie de la production actuelle réalisée en infographie dart soit en fait une production de simili photographie cest-à-dire duvres qui, à une époque pas si lointaine, auraient été réalisées en Cibachrome ou en photographie à couleur procédés coûteux si lon compare à linfographie si là se trouve le futur de linfographie dart, jarrête tout pas vraiment mais enfin il faut aller plus loin. Je ne parle pas de la photographie numériqe qui profite de sa propre spécificité mais bien de ces images qui miment la photographie traditionnelle et ses résultantes sans apporter rien de nouveau à limage. Que lestampe infographique ou linfographie dart apparaisse comme une distorsion ou un métissage de la photo ou de lestampe traditionnelle ne peut que faire avancer la recherche plastique. Cest ce que mon travail sefforce de faire depuis près de 15 ans jouer sur les limites et les frontières des médiums traditionnels par le biais de lestampe infographique. Cependant il me semble nécessaire de continuer à rechercher des façons de faire en utilisant un vocabulaire propre à ce que représente linfographie. Personnellement je ne conçois pas mes uvres comme photographies même si la photographie peut à la base être lélément déclencheur. Il me semble nécessaire de pervertir ce donné à voir premier Cest ce que certains de mes travaux ont tenté de faire dans une soixante dizaine dexpositions. Je pense par exemple à lexposition PORTRAIT DE LARTISTE ALLANT ET VENANT VU À CENT PAS JUSTE AVANT UNE MAUVAISE CHUTE (Mois de la photo à Montréal) qui semblait donner à voir des photos de paysages là où se trouvaient des simulations créées entièrement par ordinateur de près on percevait non pas le grain propre à la photo mais le pixel propre à linfographie. Il y aurait sans doute dautres exemples et dautres artistes jouant de la perversion (Dominique Bardonnèche est une pionnière pour lEurope comme Agnès Tremblay la été ici dès la fin des années 80) je ne revendique aucun monopole de créativité infographique (car je nen ai et nen veux aucun) cependant je regrette de voir tant de fausses images à lissue incertaine et si peu destampes infographiques ou dinfographies dart originales mais autres temps autres murs dit-on le futur est peut-être là, une sorte dinévitable en ces jours où rapidité et rentabilité vont de pair, je suis sans doute déjà dune autre époque et pourquoi pas. Ce que je remarque aussi cest la relative facilité avec laquelle linfographie est entrée dans les murs artistiques depuis un petit moment à ce point que maintenant on expose des images faites après quelques semaines dexpérimentation où est passé le métier ? Quelle galerie ou symposium oserait exposer les lithographies dun artiste maîtrisant à peine le procédé ? Quelle salle de concert présenterait le récital dun pianiste débutant ? Il me semble que la facilité apparente que permet le traitement infographique précipite certains artistes à présenter des uvres peu convaincantes. Il y a un métier à acquérir là comme ailleurs, métier qui demande du temps, temps pour le travail et la recherche temps aussi pour laisser mûrir le travail. Je me souviens de mes premières expositions montréalaises où la vieille garde des Beaux-Arts ou de la photographie (je le dis en souriant, cest eux qui le disait pas moi) venait voir, venait se faire convaincre quil ne sagissait pas là dun simple et agréable divertissement venait sassurer quil y avait de lart et du métier là-dessous maintenant il semble que la question ne se pose plus anyway Voilà quelques pensées qui ne se veulent pas vérités certains diront que jexagère sans doute à peine je crois. Carol Dallaire, Saguenay ******************************************** 5. Louise Bérubé, Montréal Étant donné que je me suis assumée tard comme artiste à plein temps, tu ne seras pas surpris de me voir écrire quen ce moment, je suis davantage préoccupée par la production que la dénomination en arts visuels. Mais puisque tu me le demandes, je me fais un plaisir de réfléchir brièvement sur le sujet. Toutefois me permettras-tu de le faire sous la forme dun billet écrit au café du coin devant un expresso bien tassé. Ce nest pas loin de la vérité. Par expérience, je peux affirmer que le discours afin de désigner les nombreuses facettes dun domaine tel que les arts visuels nest pas un exercice facile. Jen donnerai pour exemple les arts textiles, champ de création qui mest plus familier. Lors de ma participation au groupe fondateur du conseil des arts textiles, en assemblée générale, nous étions arrivés à un consensus sur cette dénomination. À lépoque, nous trouvions quelle avait le pouvoir de réunir des artistes non seulement par les matériaux et les procédés quils utilisaient mais aussi par le contenu de leur démarche créatrice: ce que nous appelions la pensée textile. Vingt ans plus tard, nous sommes de nouveau à la case départ. Et il se trouve toujours des membres qui remettent en question la désignation arts textiles. Ceci dit, mon choix pour une dénomination regroupant les formes darts produites par lordinateur est sans hésitation infographie dart, pour la bonne raison quelle est inclusive. Une impression numérique peut être de linfographie dart mais la création dune uvre dart assistée par ordinateur na pas forcément sa matérialisation finale sur une feuille de papier. Pour ce qui est de la confusion métier dart et infographie dart, elle me fait un peu sourire. Doit-on demander au sculpteur quand il utilise un ciseaux à bois, sil a peur dêtre associé aux métiers darts. Lordinateur est aussi un outil et ses ancêtres sont le métier à tisser et le piano mécanique? Ce qui démarque un artiste, cest la cohérence de sa démarche, la qualité et la finalité de son uvre. Serions-nous réfractaire au métissage? La réflexion et lexpresso, quel heureux métissage! Au plaisir. Louise Bérubé, Montréal ******************************************** 6. Marcia lorenzato, Bruxelle Voici quelles éléments de réflexion concernant linfographie dart. Jai une image dune uvre imprimé chez vous et installée sur lit diffusée à la page web de ma prochaine expo collective à Bruxelles : http://www.geocities.com/biva_be/ARTLAB.html Je réfléchis en tant quartiste aux différents sujets qui entourent ce colloque. Mes propositions sont imprégnées de mon mode dutilisation des médiums. Dans ma pratique, jadopte linfographie comme un médium parmi dautres. Linconvénient évoqué par certains quant au risque dassociation du terme infographie avec les métiers dart est un faux problème. Chaque médium est une porte ouverte à de multiples usages. Ce nest pas le médium qui définit lusage quil faut en faire, mais plutôt lartiste qui lutilise. Lhistoire est pleine de cette sorte de questions et de réflexions. Actuellement, les historiens de lart sont en train de revoir leurs propres classifications. Linfographie est dans ma pratique artistique un médium, un dispositif véhiculaire, qui sert à nourrir ma pratique de type transdisciplinaire. Transdisciplinaire signifie ici, une pratique artistique transversale où chaque uvre est le résultat dune rencontre de différents médiums. Ces passages entre des médiums provoquent des interactions qui vont jusquà créer des hybridations entre eux. Le résultat, luvre, nest pas seulement photographique, ni infographique, ni sculptural, ni pictural, mais un peu de tout fusionné. Les médiums se contaminent entre eux. Linfographie est un médium qui se prête pleinement à cette sorte de pratique transdisciplinaire. Plusieurs artistes viennent à être attirés par linfographie, même si leur pratique se situe dabord dans le recours spécifique à un médium, justement parce que linfographie permet à lartiste davoir comme point de départ son (ou ses) médium(s) (dessin, gravure, peinture, photographie, objet, etc.). Ensuite, par les différents outils quelle nous offre, linfographie nous permet de transformer et de manipuler lobjet en processus dinstauration. Nous passons du connu et bien maîtrisé à lexpérimentation. Le passage à lécran-image amène à une dualité de distance et de proximité avec la matière. Dune part, une rupture du contact physique direct avec la matière provoque un certain degré de dématérialisation et, dautre part, à partir de lécran et des outils informatiques, un autre type de contact favorise la manipulation et la transformation de cette image par des explorations cumulatives. Les ressources de linfographie nous jettent vers la surprise, les accidents et lexpérimentation, sans risque (ou presque) de perdre le produit en cours de route par un acte en trop. Aller et revenir sur un acte expérimental, cest un grand plaisir pour lartiste à la recherche du pointum de son uvre. Le résultat se traduit dans le choix de re-matérialiser limage, selon un support et une dimension choisis. Encore là, léventail de possibilités de jeu est énorme de par les différents types dimpression possible (types dencre), grandeurs, supports (papiers, plastiques, tissus, translucides, opaques, flexibles, malléables, etc.). Autre dualité : laccessibilité aux outils, aussi intéressante que dérangeante. Ce médium est attirant lorsque des ressources techniques facilitent laccessibilité, comme cest le cas à lAtelier Sagamie, dans les universités ou les centres dartiste spécialisés. Par contre, la complexité et la diversité des outils nous échappent, cest pratiquement inaccessible avec de nouveaux outils informatiques, de nouvelles imprimantes, des supports pour limpression, etc. La gestion de cette dualité fait très souvent partie du monde de lartiste. Il se plaît là-dedans. Je my plais. Il sagit sans doute dun nouveau médium, mais faisons attention à ne pas le cerner rigoureusement à lintérieur dun cadre, comme une nouvelle discipline à défendre, et à le définir en le cloisonnant. La gravure est passée par ce chemin et je la perçois parfois comme prise dans des normes. Ce qui est attirant pour les artistes dans ce nouveau médium, cest justement quil a débuté dans le passage et le croisement entre des médiums. Sa non spécificité est sa richesse. Marcia Lorenzato, Bruxelle ******************************************** 7. Ollivier Dyens, Montréal Quelques commentaires sur la question de la propriété de luvre numérique, tirés dun manuscrit sur lequel je travaille. Le réseau ouvre complètement et totalement luvre. Par le réseau, une uvre est presque entièrement coupée de son auteur et de son origine (puisque par définition le réseau abolit lorigine). Lesthétique de la mutation, qui est, selon moi, à la base de luvre numérique est aussi une esthétique de louverture. Une uvre sur le réseau est non seulement interprétée par celui qui la voit (comme toute uvre), mais elle est aussi interprétée par le hardware (lécran, la carte vidéo, la vitesse de la connexion, etc.) et le software (les logiciels et les systèmes dopérations utilisés). Luvre sur le réseau est aussi transformée par la structure même du réseau (puisquelle est là sans être là, téléchargée momentanément dans la mémoire vive de lordinateur). Luvre sur le réseau nest pas une sculpture dans une galerie. Luvre sur le réseau fait partie dun environnement fébrile et instable (celui des liens, des hypertextes, du web), où il est difficile de se concentrer et de contempler. Une uvre sur le réseau nest pas une entité unique et individuelle : elle est moment, impressions, émotions fugitives et éphémères. Voilà doù émergent les problèmes de droits dauteur. Le droit dauteur est une structure qui reconnaît la matérialité, limmuabilité et lunicité dun phénomène (celui de lexpression humaine). Le droit dauteur, en fait, crée des objets tangibles (les uvres) et peut ainsi leur octroyer une valeur marchande et les évaluer. La société du mouvement dans laquelle nous vivons tend à fondre toute matérialité et à exalter lapesanteur (des êtres vivants, des objets, des expressions artistiques et des phénomènes divers). Il devient donc de plus en plus difficile de mettre un poids monétaire, propriétaire ou sociétal sur une uvre. Nos uvres existent de moins en moins sous une forme hiérarchisée et définitive et de plus en plus dans la multiplication et la transformation. Dailleurs, les artistes des arts électroniques savent que leurs uvres non pas un statut dimmuabilité mais bien de multiplication. Ollivier Dyens, Montréal ******************************************** 8. Bertrand Carrière, Montréal En réponse à vos questions et discussions, il me semble que le terme IMPRESSION (ou TIRAGE) NUMÉRIQUE convient très bien pour désigner la chose. Dautant que les procédés sont multiples et les support nombreux. Je crois donc quil faudrait également apprendre à nommer le type dimpression numérique (lamda, jet dencre , etc....) dont il sagit et le support. Je crois que la simplicité du terme lui convient bien. Je crois que le terme estampe numérique est dépassé. Il renvoie trop à la gravure. Le terme a ce petit côté 19ième siècle. Lorigine nétant pas toujours numérique, le tirage sil est numérique, le demeure car il provient dun fichier. Quant à savoir où se trouve luvre, je crois sincèrement quil sagit dun faux débat. Luvre est là où lartiste choisi quelle soit. Sil procède à réaliser une impression numérique, sest donc luvre sur papier quil met en circulation. Luvre est donc le tirage. Le fichier agi comme une matrice au même titre quun négatif. Cest le document originel. Personne ne questionne si mes négatifs sont loriginal car on comprendra quun négatif comme un fichier est là pour être interprété par le tireur de luvre, en fonction du matériel à sa disposition pour le faire. Si luvre est mise en circulation sur le woueb ou si elle demeure sur lécran, luvre est donc là et nulle part ailleurs. Je regrette dêtre aussi terre à terre, mais il me semble que cest pousser le bouchon un peu loin (théoriquement) que de tenter de déterminer la position de luvre. Soit dit en passant, le mot caméra devrait être définitivement oublié car une caméra réalise des images en mouvement (caméra de cinéma). Ce que vous nommez caméra est un appareil-photo (graphique), quil soit numérique ou non. En anglais on ne fait pas cette distinction... En français comme en anglais on utilise le terme photogramme pour désigner des images produites sans recours à un appareil photo tel des objets déposés sur papier photosensible sous lagrandisseur. Dans le monde du numérique, des objets directement déposés sur le numériseur sont nommés scanogrammes . Je tiens ce terme de Graham Nash (Nash editions) qui la utilisé dans une entrevue. Je trouve que cest un joli nouveau mot (proposons-le au Petit Robert) qui a les avantages dêtre utilisable dans plusieurs langues, de très bien nommer le type spécifique dimage dont il sagit et son moyen de production. Bertrand Carrière, Montréal ******************************************** 9. Jean-Pierre Séguin, Montréal Pour ma part, ce qui mintéresse dans la création assistée par ordinateur cest le lien étroit entre la photographie et lintervention picturale et/ou graphique. Depuis plusieurs années, les rapports entre le portrait photographique et le portrait pictural font partie intégrante de mes travaux. Je photographie des artistes québécois contemporains pour leur rendre hommage et aussi parce que cela me permet de jouer sur lidentification de la personne représentée selon la distance de lecture. Fidèle à ce principe, jai réalisé des portraits numériques et travaillés ceux-ci à laide de lordinateur pour avoir de multiples perceptions de limage. Les motifs fabriqués à lordinateur remplacent les touches de peinture qui servent habituellement à créer une représentation. Cette manière de produire me permet dajouter des éléments plastiques à limage et davoir une lecture rapprochée beaucoup plus abstraite de la personne représentée. La découverte du travail par ordinateur et de la manipulation du pixel ma permis dunir beaucoup plus facilement la photographie et la peinture. Cest un outil au même titre quune caméra ou un pinceau, mais limage numérique me permet une autre forme de création et dexploration. Ceci, évidemment, à condition que lon maîtrise son outil. Suite au travail de création numérique, cest à lartiste de décider du produit final. Celui-ci peut être sous forme dinfographie, de photographie numérique, de peinture ou dimpression numérique. Aussi cest à lartiste de choisir son support (papier, toile, etc.). La valeur de luvre sera déterminée selon ces différents paramètres et en fonction de la quantité possible de reproduction. Le fichier qui contient le travail numérique de lartiste me semble équivalant au négatif du photographe et au travail sur la pierre lithographique, sur la plaque de cuivre et autres moyens du graveur. Le fichier, le négatif et la pierre lithographique sont la recherche et le travail de lartiste, qui par la suite deviendront luvre finale sous forme de photographie, destampe ou dimpression numérique. Linfographie dart me semble un terme trop général. Linfographie cest peut-être le travail de lartiste que contient le fichier et non luvre. Le mot infographie remplace souvent lillustration faite à lordinateur, lestampe numérique, la photographie numérique, etc. Doit-on définir davantage le terme infographie, comme estampe infographique, photo infographique, impression infographique, image infographique, illustration infographique ? Jean-Pierre Séguin, Montréal ******************************************** 10. Carole Girard, Saguenay Les artistes éprouvent leur maîtrise volontaire de linvolontaire comme ce qui les distingue des dilettantes. Théorie esthétique, Theodor William Adorno RÉFLEXIONS EN TEMPÊTE DIDÉES Je suis artiste et ma démarche se traduit à partir du médium : peinture, sculpture, ordinateur etc. Je suis artiste et ma démarche se traduit à partir du médium : peinture, sculpture etc. mais assisté de lordinateur. Je suis artiste et ma démarche est assistée de différents médiums : danse, peinture, théâtre, sculpture, écriture, musique etc. HUM ! On sy perd ou sy trouve ? Les discours jusquà présent sont très orientés sur la finalité, le résultat, le moyen, plus que sur la démarche artistique propre à lartiste. Quest-ce qui fait la différence entre lartiste et monsieur ou madame tout le monde, peu importe le médium ? Cest la démarche, la réflexion, le processus, le TRAVAIL qui nest jamais fini et en constante évolution. Quand je regarde une peinture, quest-ce qui me dit que cest une uvre et quelle est créée de la main de lartiste ? Quand je vois une image créée à partir de lordinateur, quest-ce qui me dit que cest une uvre et quelle est créée des mains de lartiste ? Ny a-t-il pas dans le processus de création, à travers les différents médiums utilisés, une part daccident, comme avec lordinateur ? Ce nest pas sur les multiples possibilités daccidents que lordinateur peut provoquer quil faut se questionner, mais sur les choix que lartiste fait avec ces possibilités. Lartiste nest pas dominé par son médium, pas plus que le médium est totalement contrôlé par lartiste. Cest linteraction entre ces deux aspects qui est sous-entendu dans la démarche artistique. Jobserve (au sens large), jexpérimente (différentes techniques, moyens), je réalise (à partir dun ou plusieurs médiums) et jévalue (le résultat nest pas une fin en soi et il minvite vers dautres possibilités) et je poursuis le travail à travers ce cycle sans fin. Le travail de lartiste diffère de celui des artisans, sans porter un jugement de valeur. La ligne est parfois très mince. La différence réside dans le fait que dans la démarche lun sera davantage centré sur la technique, le résultat et lautre sur la globalité de la démarche et de limportance de chaque étape. Lartiste observe, expérimente et transpose, par des médiums quil choisit, pour mieux communiquer son discours, sa recherche de sens, sa vision du monde. Il nest pas un expert dun médium donné, un technicien qui possède sa technique. Il est un chercheur ayant comme le scientifique une démarche qui lui est propre. Démarche scientifique/démarche artistique. Nous cherchons les bons mots, la bonne définition et pourtant nous ne pouvons encore nous entendre sur ce quest lArt, luvre et lartiste même dans les médiums reconnus . Lexercice est dautant plus ardu quand on fait intervenir lordinateur comme nouveau médium de création. Alors est-ce quInfographie dArt est la bonne expression ? Nous pourrions trouver une multitude dexpressions pour tenter de traduire la démarche de lArtiste qui choisi comme moyen dexpression la création par ordinateur, mais il y aura toujours des insatisfaits, peu importe le terme choisi, car le principal objet du débat et de la discussion nest pas celui-là. Où est luvre ? Sur lécran ou sur le support, demande Claudine Cotton ? Luvre est dans limaginaire de lartiste et le résultat est une représentation, une transposition de ce monde ou de cet imaginaire. Cest pourquoi lartiste a souvent le sentiment du travail inachevé. À la limite, nous pourrions dire que nous sommes toujours devant des uvres inachevées et des représentations dune démarche en constante transformation et évolution. Un accident créé par une superposition de couches de peinture, nous donne une couleur que nous navions pas choisie ou pensée. Est-ce que luvre est moins vraie et témoigne moins de ce que lartiste veut dire ou exprimer ? Lartiste est en interaction avec la matière. À lordinateur, lartiste est aussi en interaction avec la lumière qui produit des effets de couleurs que nous ne pourrons jamais à 100% traduire sur papier et il est en présence dune multitude deffets possibles. Est-ce que luvre est moins vraie et témoigne moins de ce que lartiste veut exprimer ? Lart se manifeste dans le travail, le processus et pas seulement dans la spontanéité et la créativité. Donc pourquoi questionner le fait quil faille aussi apprivoiser des logiciels, une machine et des supports différents, comme outils permettant de nouvelles formes de manifestations artistiques ? Chaque médium demande un apprivoisement dune ou de plusieurs techniques, si on veut dépasser lexpression spontanée qui est propre à tous les humains et pas strictement aux artistes. Et quelle expression traduira les images interactives ou les images en mouvement par exemple, ce que donne aussi comme possibilité, lutilisation de lordinateur dans la création dune image. Est-ce que le fait de faire du collage dimages à partir de lordinateur peut être perçu comme une uvre ? Pourtant le découpage à la main et la disposition manuelle peut être reconnue comme forme dart. Cest dans le choix, la sélection des images, dans la disposition, dans lorganisation de limage découlant dun processus que nous pouvons affirmer que cest de lArt et non pas par le moyen manuel ou technologique ou numérique de réaliser luvre. Il y aura avec ce nouvel outil ou médium quest lordinateur, comme avec les autres médiums, des personnes qui vont improviser, développer des habiletés techniques et qui se donneront le statut dartiste, en affirmant que ce quils ou elles font cest de lart. Ça, même sans ordinateur, ce nest pas dhier comme débat. Carole Girard, Saguenay P.S. Suggestion de lecture qui amène aussi un autre point de vue qui mérite de sy attarder : Jean-Pierre Balpe Université Paris VIII, Département Hypermédia, Laboratoires PARAGRAPHE et CIREN Extraits de : Quelques concepts de lart numérique, Conférence donnée à Moss (Norvège), mai 1998 - Sur le plan symbolique, elle consiste à considérer que toutes les classes dinformation, y compris les plus complexes, peuvent être représentées à partir dun ensemble de N-articulations dont la plus élémentaire est réduite à lopposition binaire 0 - 1. Ce système symbolique est le plus rudimentaire, donc le plus abstrait jamais imaginé jusquà aujourdhui. - Sur le plan technique, elle consiste dans linvention de lélectronique, et de tout ce qui en constitue des dérivés, permettant de traiter, de façon de plus en plus rapide et efficace, de vastes ensembles de données digitales. Lart de lâge de linformation trahit ce qui le fonde Lart est ainsi provoqué sur son propre terrain : domaine permanent dinvention de systèmes dinformation apragmatique, il se trouve, comme jamais auparavant dans son histoire, mis au défi par lusage pragmatique de systèmes dinformations abstraits sans lien primaire direct avec un réel quelconque. La création artistique ne peut donc que sefforcer dinvestir ce terrain traditionnellement sien et dont, sans cela, au risque de perdre sa raison dêtre, elle court le danger dêtre dépossédée. Pour dire cela autrement, lart contemporain même sil a toujours eu affaire à la technique, dont il a su constamment isoler certains composantes pour les détourner à son usage propre, se trouve aujourdhui confronté à une technique particulière dont il ne peut plus se contenter disoler les aspects qui lui conviennent mais quil doit affronter en bloc, comme un tout. En effet, dans le domaine numérique, lart devient totalement technique et - comme la montré Pierre Lévy - la technique, symétriquement, par certains aspects de son approche programmatique, sapparente à la démarche artistique. Limage numérique, par exemple, nest pas une simple technique nouvelle de réalisation dimages, mais une image radicalement nouvelle. Elle oblige lart à une reconceptualisation de la notion elle-même dimage. Le réalisateur français Michel Jaffrennou, entre autres choses réalisateur du film Pierre et le loup en images de synthèse et avec qui jélabore actuellement notre opéra génératif Barbe Bleue dit par exemple que dans limage numérique, tout pixel se voit. Il manifeste ainsi que dans ces images, la présence du digital simpose au niveau du visible et en modifie profondément le mode de perception : Cest pourquoi la visibilité de limage devient une lisibilité (Gilles Deleuze dans Pourparlers). Et ce qui est lisible dans limage électronique cest lensemble des couches techniques qui la font. Cest, entre autres choses, cette intrication du visible et du lisible que limage électronique impose au créateur contemporain de penser. Aussi, tous les exemples primitifs de création dimage utilisant les nouvelles technologies comme simple outil, et qui nont pas su percevoir cette radicalité, ont été - quelles quen soient par ailleurs les raisons invoquées - des échecs artistiques. Il ny a pas là de moyen terme : où lart se pose la question globale de limage numérique ou limage numérique est une simple technique de fabrication à destination, par exemple, de lindustrie culturelle, cest-à-dire dun sous-produit de lart tourné vers sa vulgarisation marchande. Lart numérique est un moment simulé dune matière absente Lart numérique, parce quil repose essentiellement sur la digitalisation, cest-à-dire sur un traitement symbolique, sorigine sur une rupture : il est un art sans matière. Cela ne signifie nullement que dans ses manifestations de surface il se réalise hors de toute matière, puisquil est mémorisé sur des supports matériels et doit, pour sactualiser, investir celle de divers espaces - écrans, environnements, volumes, etc. La dématérialisation de lart numérique signale essentiellement que, dans ses fondations, toute création dart numérique est dabord pensée en-dehors dun rapport pragmatique à la matière. En ce sens, il ne prend définitivement forme que dans un simulacre : lart numérique est un moment simulé dune matière absente. Cette situation le place dans une disposition paradoxale semblable à celle de lopéra ou du théâtre : faute de ne pas différer du reste de la littérature, une pièce publiée nest quune possibilité de pièce qui ne prend réellement sens que dans les diverses objectivations des représentations qui la renouvellent sans cesse. La pièce de théâtre écrite est comme le prototype de la pièce jouée. De même, un roman génératif nexiste que par et dans le dispositif daffichage qui lexhibe. Il peut ainsi revêtir des apparences diverses selon quil est destiné à une manifestation grand public, à une lecture individuelle ou à une présentation spectaculaire. Pour prendre un exemple concret, mon générateur Trois mythologies et un poète aveugle existe actuellement sous trois formes différentes : une forme spectaculaire par ses deux représentations publiques à lIRCAM en 1997, une forme privée ouverte à la lecture individuelle sur micro-ordinateur et une forme publique en réseau sur le site du serveur de notre université : chacune de ces formes ne peut que revêtir des caractéristiques extrêmement différentes. Pourtant, il sagit bien du même générateur poétique dont aucune des composantes programmatiques na été modifiée. Lart numérique est un art-concept Lart numérique est un art-concept, non un art conceptuel qui senvisage dabord par le biais du discours qui le porte, mais un art reposant sur lanalyse conceptuelle des systèmes de signes quil propose comme objets. Ce qui ne veut bien entendu pas dire que lart ne se pensait pas lui-même auparavant, mais ce qui signifie que lart numérique refusant toute approche non formalisable ne laisse plus guère, dans la pensée quil construit de lui-même, de place à lineffable. Lart numérique repose ainsi toujours sur des opérations de sélection. Sil tend naturellement à la simulation, il porte aussi en lui le risque du simulacre, le renversement de lidée même de modèle. Modéliser cest conceptualiser une représentation finalisée dun monde, donc - inévitablement - marquer une distance par rapport aux déjà là de ce monde. Les mondes de lart numérique ne peuvent être que des abstractions de mondes car leur créateur nest pas concepteur dactualisations mais auteur de modèles. Aussi, dans les modèles du numérique, cest ce créateur, qui parce quil traduit sa conception dun monde, se modélise en partie lui-même. Il doit être capable de définir, de façon technique comment il conçoit à la fois son art, les moyens quil se donne pour latteindre, la position quil sassigne et ses relations aux actualisations possibles. Malgré parfois des apparences didentité de résultat, cest ce qui sépare fondamentalement la musique concrète - ou la pratique contemporaine du sampling dans la musique techno - pour laquelle le compositeur prélève des fragments sensibles quil monte en vue dune uvre et la musique électro-acoustique où les sons se définissent plus que par des ensembles de paramètres ouverts à des calculs. Luvre numérique est une uvre de processus Luvre dart numérique est une uvre de processus. Elle intègre le temps et le contexte comme composantes fondamentales de lexpression artistique. Cest une uvre de flux devant laquelle le spectateur agit comme un capteur. À la conception fractale de luvre dart dont la figure emblématique est la structure, cest-à-dire, la conception dune forme esthétique comme reprises déterministes déléments fixes fortement architecturés, luvre dart numérique substitue le chaos dans son acception physique cest-à-dire la possibilité permanent de divergences locales rendant totalement imprévisible le résultat définitif dun processus complexe. Luvre numérique affirme la tentation de linfini Ce que dit luvre dart numérique, cest la tentation de linfini : le processus ne devrait jamais devoir sarrêter... Comme la vie... Luvre numérique risque linteraction Luvre numérique peut aussi ignorer ses contextes, vivre ainsi sa vie toute seule. Mais dune certaine façon, elle échoue alors dans lun de ses buts premiers qui est de simuler le risque et le jeu. Elle se place alors sur le même plan que nimporte quelle autre approche performative. Car la question de linteraction y est centrale. Jean-Pierre Balpe, Paris (Lecture proposée par : Carole Girard, Saguenay) ******************************************** 11. Philippe Boissonnet, Québec Bon voilà, jai pondu ce texte qui me semble pas mal. Le sujet de ce colloque me touche inévitablement bien sûr et jai tenu à amener ma touche supplémentaire et plaçant limage numérique dans lenchaînement passant par la copigraphie. Merci de me tenir au courant du suivi et de la publication. TOUT-FAIT-MAIN, TOUT-FAIT-MACHINE, TOUT-FAIT-NUMÉRIQUE : LIMAGE EN MODE TRANSITOIRE Pénétrer le monde de limage numérique ne veut pas nécessairement dire abandonner celui de limage analogique, quelle soit manuelle ou mécanique. Toutefois, il est certain quune autre dominante se forme aujourdhui au sein des productions artistiques. Nouvelle pratique dominante qui fait évoluer inévitablement les mentalités et perceptions du monde, au même titre que ce sont les transformations techniques, économiques ou sociales qui font régulièrement évoluer notre manière de produire de lart. En se déplaçant de la peinture à la photographie, puis au cyber-art, le centre de gravité de lart passe du secteur primaire (la pâte picturale naturelle, la main), au secteur secondaire (la chimie et la machine photographique), et bientôt au secteur tertiaire (linformation, lordinateur, les réseaux). , nous fait remarquer dans un formidable esprit de synthèse André Rouillé (1). La photographie autant que la copigraphie (appelés aussi le copie-art ou lélectrographie) font sans aucun doute partie de ce secteur secondaire, qui implique encore plus spécifiquement la reproductibilité technique de limage. On pourrait dailleurs situer la copigraphie exactement à la charnière de ces secteurs secondaire et tertiaire, linvention de ses procédés, dans les années 60, ayant rapidement transité vers lintégration du numérique. Transition dautant plus rapide et aisée, que le poids de lhistoire ou de la tradition esthétique na jamais peser bien fort dans lesprit de démocratisation de lart qui habitait les copi-artistes des années 70 à 80. Lorsque Anne Cauquelin remarque que les dispositifs technologiques de communication sont chargés dassurer deux principes essentiels : celui du progrès et celui de lidentité dune société développée (2), on peut justement se demander si certaines formes de technologies ne remettent pas en cause, surtout lorsquelles sont jumelées aux arts, cette idée de progrès si chère à la modernité. Si lon repense à la copigraphie, on saperçoit que les débuts de sa présence sociale dans le monde de lart (nord-américain dabord) coïncident , au début des années 70, à lessoufflement de la série des avant-gardes en art. On ne sera alors pas surpris de voir dans le manque de considération dont la copigraphie a été marquée (pratique artistique dite mineure) un phénomène doccultation nécessaire à la trop évidente perte progressive de la fameuse fonction historique attribuée aux valeurs de progrès et de nouveauté de lépoque moderne. Comme toute période historique située entre deux grandes ères, la discrétion apparente de limpact de la copigraphie nen est pas moins sociologiquement et esthétiquement significative. Si le copier nimporte quoi pour faire de loriginal a réussi à modifier notre perception de la sacro-sainte valeur de loriginalité de luvre dart, il faut aussi remarquer que la pratique de lart copigraphique a initié lère du copier-coller , si emblématique des pratiques de limage ou du son numériques. En effet, créer volontairement une confusion entre les notions doriginal et de copie, de nouveauté et répétition, dunique et de multiple, allait totalement à lencontre de cette idéologie prométhéenne de léternel recommencement de linédit. Et pourtant, le toujours du nouveau de la modernité comporte autant lidée de la répétition, propre à la copigraphie ou aux procédés photomécaniques, que lidée de modification à linfini, si évidente dans la nature numérique de limage. Ainsi ces deux formes de manifestations de limage technologiquement manipulée seraient les rejetons non désirés de lart moderne. Déjà, effectivement, lorsquun artiste utilisait un copieur pour créer, il formulait un geste symptomatique dune société en train de muter dans les profondeurs de ses structures idéologiques, à son propre insu. Que faire ensuite, une fois quune poignée dartistes ont pu affirmer que le point de non-retour des avant-gardes était de faire du nouveau avec du pas nouveau ? Peut-être abolir ces notions dunicité et doriginalité à tout prix, en se servant aussi bien de loriginal que de sa reproduction, du tout-fait-main que du tout-fait-machine , ou en transitant sans hésitation de lun à lautre des trois secteurs dactivité artistique dont nous parlait André Rouillé, et donc ne pas imposer à notre échelle mentale des valeurs artistiques une discrimination hiérarchisée. Les fractures dans limage ont toujours été innombrables et non localisables. En leur sein se logent à la fois loriginal et son double, le vrai et le faux, le nouveau et le pas nouveau, le fini et linfini. Il suffit dapprendre à changer de mode daffichage . On ne le savait pas. Le numérique nous la révélé. (1) Histoire de la photographie , dirigé par Jean-Claude Lemagny et André Rouillé, édition Larousse, Paris, 1998 (p. 258) (2) Lart contemporain , Anne Cauquelin, PUF, Paris, 1992 Philippe Boissonnet, Québec ******************************************** 13. Denis Langlois, Saguenay, Président du centre Sagamie INFOGRAPHIE DART : UN TERME POUR QUALIFIER UNE MULTITUDE DAPPROCHES SINGULIÈRES. Avec Nicholas Pitre à la direction, le centre Sagamie entreprend, en 1995, un tournant majeur en faveur de ce quon appelait alors et faute de mieux, lestampe infographique. Avec une cinquantaine de projets de recherche par année, réalisés avec des artistes du Québec, du Canada et de létranger, nous voilà maintenant en relation avec un grand nombre dartistes. Ces artistes ont, la plupart du temps, puisé dans limaginaire photo/vidéographique. Ils empruntent aussi aux arts plastiques et vont même chercher dans la création littéraire. Presque toujours en faveur de la fiction, le travail infographique réalisé à Sagamie interpelle donc limaginaire de presque tous les arts. Le foisonnement des approches, au centre desquelles réside lordinateur, nous a donc conduit vers lusage dun terme simple et rassembleur : infographie dart. Ce terme est général, il ne sadresse pas nécessairement à une pratique artistique en particulier. Au contraire, nous cherchons pour linstant à réunir toutes les disciplines qui ont recours à linfographie. Ce recours pouvant être de nature disciplinaire, tel un prolongement dexpression en estampe par exemple. Linfographie dart est aussi bien un support pour une pratique en installation, en danse, en théâtre, en performance Le traitement numérique des images peut évidemment orienter un auteur vers les arts médiatiques dans lesquels se trouve une discipline à part entière, linfographie dart. INFOGRAPHIE DART : UN SYNTAGME POUR TRAITER DUN ART, MAIS LEQUEL ? Consensuel, le syntagme infographie dart, relaie celui de photographie dart quil dépasse en moyen et prolonge en concept. Mais, puisquelle nest pas restrictive à une pratique, linfographie dart va chercher la raison des démarches singulières, particulièrement celles issues de la fiction. Comme luvre reproductible au début du siècle dernier, le numérique ne cesse de captiver, mais pour des raisons autres et différentes. Attrayante, cette technologie permet de gagner en réalisation sur des imaginaires jugés, il ny a pas très longtemps, inaccessibles. La chimère dhier fait place à la réalisation daujourdhui. Si avec linfographie dart limage peut être magnifiée, idolâtrée même, elle se développe, non sans raison, vers lincrédulité par rapport aux autres arts. Certains lui reproche sa fragilité, dautres classent linfographie parmi les médiums de copie, etc. Tous les arts ont un code éprouvé sur lequel repose un faire et un dire, une réalité dexécution et une vérité de perception, idée, image, affection, sensation, constamment remis en cause, etc. - Quen est-il du code de linfographie dart ? - Quelle perception en avez-vous ? - Est-ce toujours de lart ? - Si oui, lequel et pourquoi ? - Dans le contexte actuel de laprès photographie, voire de laprès de lart, comment voyez vous linfographie ? En infographie, le travail des matières prend souvent un air fictif. Il est très souvent traité au delà du plausible. Avec le logiciel de traitement dimage, le fait réel de la matière bascule presque toujours du côté de leffet invraisemblable, parfois même nayant plus de rapport avec lunivers matériel. - Défiant la matière que lon ne reconnaît plus, comment faut-il maintenant admettre luvre invraisemblable ? - Si leffet dinvraisemblance est parmi vos préoccupations, quelle certitude ou quelle vérité mettez-vous en cause ? - Si à vos yeux, comme aux yeux des autres, votre travail sur linvraisemblance fait sens, par quoi, comment et pourquoi est-il apprécié ? Exister avec le fabuleux, linvraisemblable, limpensable dalors et lincroyable de maintenant est fascinant Mais comment traiter lartiste manipulateur qui trafique limage banale en auteur qui fonde et accroît linvention de lart ? Comment faire de cet artiste un concepteur en interactivité avec loutil ordinateur, un médiateur, un conciliateur, un arbitre pour réguler en art les dialogues entre réalité et fiction, vérité et mensonge ? Lorsque le travail dinvention artistique est pris en charge par un logiciel, il se transforme en information. Nous avons tous constaté que cette information devient malléable et quen dépit de ce fait, son traitement est souvent hasardeux, voire problématique. Les choix sont nombreux, que faire pour rester crédible ? La plasticité, voire le « jeu » des informations, étonne, elle bouleversent nos croyances et nos habitudes à propos de la vérité. Dans notre société, les communications diffusent des informations données comme certaines, même si parfois, elles sont inexactes. - Si les informations ne disent plus la vérité, si luvre dart ne renseigne plus sur les intention de lauteur, comment appréhender linfographie dart ? En droit, linformation se définit par lensemble des actes qui tendent à établir la preuve dune infraction et à en découvrir lauteur. Appliquée à linfographie dart, cette définition est remarquablement efficace. Elle permet denquêter sur un auteur, dinvestiguer sa pratique à partir de ses actions, il va sans dire inventives, qui tendent à établir la preuve dune transgression - Pour vous, de quelle nature est cette transgression ? UNE DISPOSITION POUR SAUVEGARDER LA PRATIQUE INVENTIVE Dans le but de sauvegarder et de relancer la pratique inventive, il nous apparaît nécessaire, comme en estampe, de poursuivre les impressions en nombre limité. Mais à lencontre de lestampe dont les éléments dimpression sont détruits après tirage, nous ne pouvons pas restreindre la circulation dun écran à lautre. Nous voulons à la fois favoriser lobjet et encourager sa diffusion, léchange entre créateurs, si ce nest valoriser la communication sur le plan culturel. Posséder une uvre et/ou la rendre virtuellement accessible aux yeux de tous nest pas du même ressort. Le prix à payer pour encourager la libre circulation dune idée, lorsque ce nest pas de limagination, ne nous semble pas plus élevé que lénergie dépensée à protéger le droit à la reproduction. Depuis plus de vingt ans au service de lartiste (le centre fut fondé en 1981 sous l'appellation de l'atelier d'estampe Sagamie), nous avons remarqué que la richesse dun auteur réside autant, si non plus, dans son talent dinventeur que dans la réserve de ses droits de reproduction. Sur ces considérations qui nengagent que lauteur de ces lignes, jaimerais, après le premier résumé, lancer le colloque sur les faits et les effets dinventions en infographie dart. - Comment êtes-vous venu à linfographie ? - Avez-vous eu le sentiment dinventer, si oui, de quel imaginaire, de quelle fiction ou de quel art sagissait-il ? (décrire le phénomène) - Avez-vous appréhendé ou, au contraire, avez-vous bravé linvention en infographie ? - Quels ont été vos succès, vos échecs ? - Quavez-vous gagné, quavez-vous perdu par rapport à ce que vous faisiez avant ? - Quelle est la psychologie de cette perte et/ou de ce gain, voire de ce nouvel art ? - Peut-on qualifier linfographie dart industriel ? - Si oui, quels en sont les enjeux, comment éviter les pièges ? Denis Langlois, Saguenay, Président du centre Sagamie |