artiste français en résidence du CALQ à Montréal

Les questions posées sont larges… Disons que ma première impression est qu’il y a dans les définitions que vous utilisez, plusieurs présupposés esthétiques problématiques :

a) Une forme de création se définirait exclusivement par son médium (voir les définitions) or le numérique qui est un principe de traduction et d’équivalence généralisée (puisque l’image, le son, etc. sont codifiés de la même manière) ne remet-il justement pas en cause cette approche héritée du 16ième siècle italien ? Ne faudrait-il pas pouvoir définir les modalités de transport d’un médium à un autre ? En effet de plus en plus de projets sont à la lisière de plusieurs domaines et prennent des formes diverses tout en gardant des procédures communes.

b) Est-il possible de distinguer l’impression numérique (dans le sens large) de principe plus fondamentaux en informatique, tel que l’interactivité par exemple. Comment dès lors repenser à nouveau frais la question de la reproductibilité que permet l’impression numérique ? Bien souvent les artistes n’utilisent l’impression que comme un instrument sans le relier structurellement aux procédures numériques.

c) L’ordinateur, dans une pratique artistique, n’est pas un instrument (le moyen de certaines fins) mais un langage ou un médium. Il ne s’agit donc aucunement de maîtriser l’ordinateur mais de comprendre les mécanismes fondamentaux de la programmation et de l’itération. Il ne s’agit donc pas d’une relation d’expression d’un dedans (subjectivité artistique) vers un dehors (l’ordinateur) mais comme il a été souligné très justement par Claudine Cotton d’une relation accidentelle. À mesure que la part du numérique s’accroît dans nos sociétés, la part de l’incident grandit. Parvenir à capter ou provoquer des incidents, détourner les usages normalisés des logiciels est essentiel. En ce sens le travail de Bill Viola « Information » (1973) est paradigmatique de la relation entre esthétique numérique et accident. (ps : cf mon site www.incident.net)

d) Les questions posées par Josée Pellerin sont emblématiques de l’approche de beaucoup d’artistes : les critiques du manque de réalité (ou d’authenticité) faites au numérique, sont exactement les mêmes reproches que faisait Platon aux peintres dans la République (livre X). On a toujours reproché à l’art de faire faux. En quoi le numérique est sans matière ? Je ne vois pas comment l’immatériel pourrait même exister. Reproche-t-on aux pommes de Cézanne d’être immatérielles parce que nous les prenons pour des pommes alors que ce sont des pigments ? De la même manière le numérique est constitué d’unités discrètes (bits). Le tout est de comprendre structurellement cette matière et de ne pas croire qu’on peut simplement avec elle et en les ignorant, créer les images qu’on a dans la tête.

e) Comment localiser une œuvre numérique ? Sur le disque dur ? Sur l’écran ? Dans son impression ? Je crois qu’il faut adopter là une logique déterritorialisée : l’œuvre est entre ces différents supports de mémoire (cf Leroi-Gourhan), elle n’est pas localisée dans un espace unique. Elle est en déplacement parce qu’étant numérique elle est traduisible sur plusieurs supports. Bien évidemment cette traduction n’est pas neutre; quand on imprime une œuvre ce n’est pas une simple représentation de ce qu’on avait à l’écran, c’est une autre œuvre. Comment problématiser dans la structure même du rendu ces passages de l’image ?

Un peu en vrac… mais voilà quelques réactions.

Grégory Chatonsky, Montréal