| Docteur en littérature française, Sylvain Campeau a collaboré à de nombreuses revues, tant canadiennes queuropéennes (ETC Montréal, CV Photo, Parachute, PhotoVision et Papel Alpha). Un essai sur la photographie et linstallation est dailleurs à paraître dans la revue desthétique Ligeia, en France, au cours de lautomne 2003. Il a aussi à son actif, en qualité de commissaire, une trentaine dexpositions, présentées tant au Canada quà létranger, dont lexposition de groupe Flambant vu. Corps, spectacles, présentée en septembre 2003 à Toronto à la Gallery 44 et Le Cadre, la scène, le site, un panorama sur la photographie québécoise des 20 dernières années (en collaboration avec Mona Hakim) en tournée au Mexique. Poète, il est lauteur de 3 recueils de poésie (La Terre tourne encore, Triptyque, 1993; La Pesanteur des âmes, Trois, 1995; Exhumation, Triptyque, 1998), dun essai sur la photographie (Chambres obscures. Photographie et installation, Trois, 1995) et dune anthologie de poètes québécois (Les Exotiques, Herbes rouges, 2003). Début 2004, il publiera son 4e recueil de poésie, Les Antipsaumes. |
| CONFÉRENCE NO 3, CAPTATION |
| À titre de critique dart et de commissaire dexpositions, il mest souvent arrivé de me trouver à traiter dimages photographiques dans la réalisation desquelles était entrée une part de conception infographique, de numérisations ou de manipulations. Limage demeurait cependant de nature essentiellement photographique et le travail infographique était une forme de soutien ou dassistance à la conception dune image photo. Dois-je vous dire que jen ai chaque fois fait peu de cas? Limage nétait, me semble-t-il, ni conçue, ni abordée comme une réalité numérique et numérisée. Elle offrait certes des traits qui la faisaient afficher une sorte de surcroît de réel, de reprise et de duplication de certains personnages ou objets représentés. Il y avait en elle comme une invasion de particules disruptives de la continuité usuelle du grain photographique, une sorte de maculation. Mais elle restait essentiellement photographique. Si on savouait très bien ne pas se trouver en face du témoignage dune coprésence passée, il nen demeurait pas moins quil y avait en cette image comme la mémoire du réel, larchivage numérisé, informatisé de données du vraisemblable puisque limage nous apparaissait retouchée, modifiée, alimentée par le vestige, stockée dimages anciennes, reprises et corrigées par des éléments manipulés en provenance dun réel tel quen lui-même il pourrait être (il me semble que cest là un extrait que jai retenu dune conférence de Philippe Dubois il y a déjà bien longtemps). Je nai donc jamais abordé cette question ni ne me suis encore confronté aux images infographiques en imaginant être devant une réalité autre, un régime symbolique essentiellement novateur et différent. Disant cela, je ne veux toutefois pas, évidemment, minscrire en faux quant à cette possibilité de comprendre et détudier linfographie dart en la réduisant purement et simplement à la photographie et à son régime sémiotique, à son acte particulier de saisie du réel. Peut-être est-ce dailleurs fondamentalement là, dans cette saisie particulière, quil faut aller sonder comment les deux, infographie et photographie, fonctionnent de manière différente. À moins que ce ne soit dans le passage de lun à lautre que se manifeste leur différence. Je ne sais pas encore mais je veux bien consacrer les quelques pages qui suivent à sonder cette question Demblée, je noterais toutefois une chose quant à son régime symbolique. Si linfographie dart ouvre de nouveaux horizons à limage, son statut représentationnel reste tout de même encore relativement imprégné par la photographie. Dans les cas de ce que je qualifierais de support infographique, de complément numérisé, limage photographique reste la saisie première à laquelle linfographie peut ajouter un supplément, habituellement emprunté à une réserve déjà (ou non) constituée dautres images, peut-être photographiques, en vue dun éventuel travail de surenchère, dajout ou de suppléance . Il y a donc, dans ces cas, une sorte de commutation entre images issues généralement du même médium. Et si coprésence il y a eu entre la scène ou lobjet montré et la surface enregistreuse, celle-ci est multiple et cet effet devient lobjet dune fragmentation infinie dont la conséquence, au plan de la réception et de la manifestation finale, reste minime. Cest-à-dire que, dans les cas les plus patents, on sait bien que cette image a été retouchée; on le devine ou on le pressent devant des oeuvres qui en font un usage subtil. Il y a aussi évidemment des cas où limage a été si subtilement rehaussée quil est impossible den prendre acte et que lon demeure sans soupçon devant elle. Dans tous ces cas, néanmoins, je crois que se manifeste tout de même le désir irrépressible de foi en limage, la volonté de croire, ingénument, dune candeur consentie et, paradoxalement, alimentée par la façon dont la supercherie veut être dissimulée, en son réalisme. Mais il ne sagit évidemment plus de croire en la réalité tangible et entière de cette image, bien quà mon avis, la tentation en soit tout de même assez forte. Il sagit de croire en une sorte denfouissement de la scène première sous les multiples étants dimages autres. On ne cherche évidemment pas à savoir doù cela peut bien venir mais on semploie plutôt à sonder où est la suture de ces fragments, par lesquels de ses bords insaisissables une image touche à une autre. On cherche donc par où la suppléance dimages se trouve à se greffer sur la scène originale, comment celle-ci crèvent la couche première; ou plutôt comment elle viennent sy incorporer, en pellicules infimes et multiples. Aussi inédite que puisse sembler cette réalité nouvelle, il faut tout de même noter combien elle est comparable à la photographie composite dont un photographe, aussi vénérable que Notman, sut faire un usage commercial répandu, déjà au 19e siècle. Cette constellation pelliculaire nest donc rien dautre que photographique, déjà, dans son effet, bien quelle ne le soit plus par sa matière, puisque son support nest plus celui du Celluloïd mais appartient désormais au monde de la virtualisation numérique. Dans leurs effets, justement, dans leur réception naïve, par un public encore peu gagné aux différences existant entre le régime analogique et le régime numérique, ces types dimages visent à la présentation dune sorte de réel surmultiplié. Quoique le public soit mieux informé quon ne le croit généralement Ces cas sont probablement à ranger dans la catégorie de ce que Hervé Fischer qualifiait de photomontage numérique. La provenance des images est, plus souvent quautrement, réellement photographique. Elles ont bien été prises, elles ont été touchées par le flux photonique. La lumière a bel et bien impressionné un négatif pour que se grave, dans des sels dargent émulsionnés, un analogon miniature prêt à être à nouveau traversé de lumière pour que se constitue une image sur papier, selon une procédure qui obéit aux mêmes règles que celles qui régirent la saisie première. Limage est une miniature figée de ce qui passa devant lobjectif et de ce qui fut pris à ce moment-là. Elle est aussi laddition de plusieurs de ces petites scènes. Elle crée de plus une sensation duchronie, un réel tel quen ses possibilités imagières, il peut être imaginé. Mais cette image, photographique à lorigine, passe maintenant par un autre sas qui en change totalement la nature. Avec le scanner, elle, ou ses mutantes, ses répliques altérées, ses dérivés, tous les éléments qui peuvent participer à sa suppléance , deviennent données codées, numérisées; englobées et phagocytées par un régime dabsorption unanime et univoque, réduites à un état presque larvaire , à condition que cette larve ne montre plus rien de commun, ni dans sa forme, ni dans sa nature, avec la fin dernière, comme avec la source originelle, de limage enfin constituée. Tout est dès lors ramené à un même niveau, virtualisé en données computables et commutables, interchangeables et équivalentes, démis de sa forme usuelle sans que cela ne puisse rien signifier quant à sa forme finale. Au plan ontogénétique, on remarquera comme cela est singulier, inédit, et difficilement conciliable avec ce quon a pu dire et écrire sur limage. Rien, au plan matériel, de ce qui en existait, (lintangible tact photonique, lempreinte) à lorigine ne se transmet ultimement lors de la phase de sa création. Les formes qui la composaient au départ sont bien présentées telles quelles, avec altérations mineures ou non, mais sans que cela ne signifie quelles soient demeurées telles tout au long du processus. En fait, rien nest demeuré tel. Les données ont été codifiées et englouties par un système procédurier qui a instrumentalisé toutes ces données de manière à les rendre équipotentes. Toutes et chacune peuvent être à tout moment réactivées et couchées en un lieu choisi de limage. Dès lors, dans ce moment précis de sa formation en numérique, limage ne se pose plus comme entité saisie telle quelle et colloquée sur Celluloïd ou papier. Elle nest pas non plus latente. Elle est plus et moins que cela tout à la fois. Limage est une sorte de virtualité sans fond, sans cadre et sans parois, sans adhérence non plus. Une invisibilité matérielle et formelle, plus quune absence, une inexistence. Il existait un réel reproduit immédiatement lors de la saisie et ce réel existe souvent toujours comme arrière-fond, cadre ou décor principal. Mais limage est devenue une sorte de lointain souvenir, une forme dorigine que lon doit retrouver aussi à la sortie du processus mais comme un dérivé. Elle est forme inspiratrice, propre à être totalement engouffrée au sein dun univers de données où elle sinsère comme totalité éclatée, surface sans cadre et sans fond, son rapport analogique avec le réel défait et démis mais néanmoins prégnant puisque ce réel reste la référence-type, le cadre de recomposition où finalement limage se refera une nature propre, se reformera. Entre la saisie analogique première et son rendu définitif aux allures référentielles , idoines, conformes, donné comme reconstitution respectueuse, il sest opéré ce qui ne peut être autrement envisagé, par ceux pour qui limage photographique telle que comprise comme tranche de réel est la fin dernière de toute saisie photographique, que comme une sorte de pulvérisation des données de limage. Mais en fait, obéissant à la logique numérique de transformation signalétique, ce nest rien de plus quune incorporation à un régime de contenance des données tout à fait autre qui se manifeste là, un régime quon a depuis peu qualifié de virtualisation. Nul nest plus besoin dès lors de parler de matière photographique puisque celle-ci se dissout littéralement à un moment intermédiaire de sa constitution finale. Au plan procédurier, ce moment représente un point aleph où toutes les combinaisons, commutations, assemblages et scotomisations totales ou partielles peuvent avoir cours. Ce point central est le moment simulacre par excellence, le nouement des possibles, létape où, grâce à la dématérialisation de limage, tel quon peut le comprendre dun point de vue photographique étroit, un supplément de potentialités en attente peut être activé. Cest le point duchronie, le moment de suspension où le monceau despace/temps prélevé par la saisie photographique se désintègre dans le grand tout des données autres, en provenance ou non dautres opérations de saisie photonique pour se surmultiplier ultimement en une scène où les référents colloqués sont divers et innombrables, eux aussi antérieurement soumis à la dématérialisation dans le virtuel. Aparté : On remarquera combien ce texte (et, par lui, son auteur) se cherche et hésite entre des dénominations diverses pour qualifier les opérations photographiques soumises au traitement numérique. Combien mon expérience passée de critique dart spécialisé en photographie hante cette conférence. Entre des termes devenus canoniques, typiques de la photographie et un vocabulaire qui nous est encore un peu nouveau. Et dailleurs, dans cette conférence virtuelle, sans public, sans chaire, sans estrade, sans micro; sans ce moment essentiel de communication in situ, échanges dénergie entre un auditoire qui bouge, respire, réagit et un conférencier qui simprègne de cette réaction et y répond, où suis-je? Où puis-je bien être? Jhabite la question qui mest posée. Jhabite ce moment où jy réponds, les formules que je cherche, cet écran-moment où je tâtonne et qui préfigure celui sur lequel vous me lirez. Me reconnaîtrai-je dans la version finale, le libellé définitif, partout téléchargé, de mon sujet et de mes réflexions. Je suis une présence de mots téléchargés et reproduite ultimement dans un livre qui sera le souvenir de ces envois multipliés. Mais si lon choisit de sabstraire et de séloigner dun point de vue trop strictement photographique et de ne plus approcher la numérisation en des termes péjoratifs, on peut enfin voir ce que partagent et ce qui départage photo conventionnelle et photo numérisée, excluant pour le moment les images de synthèse. Dans le processus de captation et de reproduction des images photographiques, ce nest certes pas la prise dimages qui est en jeu. Un flux photonique continue en effet dêtre saisi par un appareil qui en fera la source dune image. Ce qui intervient de plus en plus tôt dans ce processus, de nos jours, cest une transformation en signal qui tend à faire fi de plus en plus, et de plus en plus vite, de lincrustation de limage au sein de matières aux propriétés photosensibles. Du régime de lempreinte, on passe peu à peu à celui de linscription, de lencodage. Du coup, on assiste à ce que lon pourrait qualifier démancipation des surfaces réceptrices obligées. Le papier photo, pas plus que le négatif, ne sont plus les récepteurs attendus de limage. À cela, limage électronique de la vidéo nous avait quelque peu préparés. On ne compte plus aujourdhui les artistes qui font de la projection vidéo leur modus vivendi. Limage photographique a dabord sollicité les capacités de lecture numérique par les scanners pour aller vers des impressions qui nen étaient plus, en fait. Car limpression suppose une préparation du papier à larrivée de limage, suppose quil soit imprégné dune substance qui le rende apte à recevoir et à retenir limage. L impression numérique est plutôt un couchage de limage sur le papier et non une incrustation au sein de matières dont le papier fut imprégné. Il en résulte une impression de superficialité de limage qui occupe la fine tranche dune matière rapportée sur le papier, une sorte de prélèvement pelliculaire dune entité flottante qui serait limage, couchée là presque par hasard. Cest ce que je qualifie dune sorte démancipation des surfaces réceptrices qui reçoivent limage mais ne la contiennent pas. Cest là un premier effet, sensible dans les productions des artistes photographes utilisant la suppléance numérique. Évidemment, il en va de même pour ceux qui se placent demblée au sein du fonctionnement numérique, ceux dont seule la captation de limage relève encore de la photographie et dont la sauvegarde est assurée par une transformation en des données mathématiques binaires, par son codage immédiat. Le second effet apparaît chez les artistes qui choisissent de tirer parti du fait que les données de limage, maintenant encodées, ouvrent la porte à des modifications dimportance, soit quil sagisse den multiplier ou den altérer des composantes ou dy greffer des éléments étrangers. Devant les résultats de ces opérations, la temporalité de limage se perd, le référent sy enfouit à jamais et nous nous lançons parfois à la recherche des points de suture et dajouts avant de sabandonner enfin à luchronie, à ce réel tel quil pourrait être, quand il devient un composé hétéroclite déléments rapportés. Finalement, existent aussi les images de synthèse dont je nai vu jusquà présent que peu dexemplaires chez les artistes. Ces images créent une sorte deffet hallucinatoire, un plus-que-réel qui cherche, bien quen montrant leur travail et en laissant voir le vertige opératoire, à suppléer au monde tel quon le conçoit et on le reçoit, sur notre rétine. On notera dailleurs ce que ce dernier verbe peut avoir de fondamental dans la description de notre rapport aux images. Visuellement, il va de soi que nous recevons le monde, par ces images que nous captons, et que cette réception est essentielle à lexpérience que nous faisons du monde et aux connaissances que nous en retirons. Devant la photographie, lon se retrouve, plus souvent quautrement, dans une position où il nous est donné de reconnaître le monde et de mesurer limage à ce que nous connaissons déjà de celui-ci, grâce à notre propre sensibilité visuelle. Or, comme la photographie, conventionnelle ou numérique, reste fondamentalement une opération de captation, nous sommes immanquablement portés à faire la comparaison des images issues de ces processus de captation avec ce que nous expérimentons du monde, jour après jour. Ce que nous appelons le référent auquel nous ne cessons de ramener la photographie, que ce soit pour en célébrer ou en nier la prégnance sur limage photo, nest rien dautre que cette expérience visuelle du monde qui nest, souvenons-nous-en, pas toute notre expérience du monde. |