| Bon voilà, jai pondu ce texte qui me semble pas mal. Le sujet de ce colloque me touche inévitablement bien sûr et jai tenu à amener ma touche supplémentaire et plaçant limage numérique dans lenchaînement passant par la copigraphie. Merci de me tenir au courant du suivi et de la publication. TOUT-FAIT-MAIN, TOUT-FAIT-MACHINE, TOUT-FAIT-NUMÉRIQUE : LIMAGE EN MODE TRANSITOIRE Pénétrer le monde de limage numérique ne veut pas nécessairement dire abandonner celui de limage analogique, quelle soit manuelle ou mécanique. Toutefois, il est certain quune autre dominante se forme aujourdhui au sein des productions artistiques. Nouvelle pratique dominante qui fait évoluer inévitablement les mentalités et perceptions du monde, au même titre que ce sont les transformations techniques, économiques ou sociales qui font régulièrement évoluer notre manière de produire de lart. En se déplaçant de la peinture à la photographie, puis au cyber-art, le centre de gravité de lart passe du secteur primaire (la pâte picturale naturelle, la main), au secteur secondaire (la chimie et la machine photographique), et bientôt au secteur tertiaire (linformation, lordinateur, les réseaux). , nous fait remarquer dans un formidable esprit de synthèse André Rouillé (1). La photographie autant que la copigraphie (appelés aussi le copie-art ou lélectrographie) font sans aucun doute partie de ce secteur secondaire, qui implique encore plus spécifiquement la reproductibilité technique de limage. On pourrait dailleurs situer la copigraphie exactement à la charnière de ces secteurs secondaire et tertiaire, linvention de ses procédés, dans les années 60, ayant rapidement transité vers lintégration du numérique. Transition dautant plus rapide et aisée, que le poids de lhistoire ou de la tradition esthétique na jamais peser bien fort dans lesprit de démocratisation de lart qui habitait les copi-artistes des années 70 à 80. Lorsque Anne Cauquelin remarque que les dispositifs technologiques de communication sont chargés dassurer deux principes essentiels : celui du progrès et celui de lidentité dune société développée (2), on peut justement se demander si certaines formes de technologies ne remettent pas en cause, surtout lorsquelles sont jumelées aux arts, cette idée de progrès si chère à la modernité. Si lon repense à la copigraphie, on saperçoit que les débuts de sa présence sociale dans le monde de lart (nord-américain dabord) coïncident , au début des années 70, à lessoufflement de la série des avant-gardes en art. On ne sera alors pas surpris de voir dans le manque de considération dont la copigraphie a été marquée (pratique artistique dite mineure) un phénomène doccultation nécessaire à la trop évidente perte progressive de la fameuse fonction historique attribuée aux valeurs de progrès et de nouveauté de lépoque moderne. Comme toute période historique située entre deux grandes ères, la discrétion apparente de limpact de la copigraphie nen est pas moins sociologiquement et esthétiquement significative. Si le copier nimporte quoi pour faire de loriginal a réussi à modifier notre perception de la sacro-sainte valeur de loriginalité de luvre dart, il faut aussi remarquer que la pratique de lart copigraphique a initié lère du copier-coller , si emblématique des pratiques de limage ou du son numériques. En effet, créer volontairement une confusion entre les notions doriginal et de copie, de nouveauté et répétition, dunique et de multiple, allait totalement à lencontre de cette idéologie prométhéenne de léternel recommencement de linédit. Et pourtant, le toujours du nouveau de la modernité comporte autant lidée de la répétition, propre à la copigraphie ou aux procédés photomécaniques, que lidée de modification à linfini, si évidente dans la nature numérique de limage. Ainsi ces deux formes de manifestations de limage technologiquement manipulée seraient les rejetons non désirés de lart moderne. Déjà, effectivement, lorsquun artiste utilisait un copieur pour créer, il formulait un geste symptomatique dune société en train de muter dans les profondeurs de ses structures idéologiques, à son propre insu. Que faire ensuite, une fois quune poignée dartistes ont pu affirmer que le point de non-retour des avant-gardes était de faire du nouveau avec du pas nouveau ? Peut-être abolir ces notions dunicité et doriginalité à tout prix, en se servant aussi bien de loriginal que de sa reproduction, du tout-fait-main que du tout-fait-machine , ou en transitant sans hésitation de lun à lautre des trois secteurs dactivité artistique dont nous parlait André Rouillé, et donc ne pas imposer à notre échelle mentale des valeurs artistiques une discrimination hiérarchisée. Les fractures dans limage ont toujours été innombrables et non localisables. En leur sein se logent à la fois loriginal et son double, le vrai et le faux, le nouveau et le pas nouveau, le fini et linfini. Il suffit dapprendre à changer de mode daffichage . On ne le savait pas. Le numérique nous la révélé. (1) Histoire de la photographie , dirigé par Jean-Claude Lemagny et André Rouillé, édition Larousse, Paris, 1998 (p. 258) (2) Lart contemporain , Anne Cauquelin, PUF, Paris, 1992 Philippe Boissonnet, Québec |